JAPON - Histoire


JAPON - Histoire
JAPON - Histoire

Dans l’histoire de l’Asie, le Japon occupe une place particulière du fait de son insularité. On l’a souvent comparée à celle de l’Angleterre dans l’histoire de l’Europe. Mais cette similitude géographique ne doit pas masquer les dissemblances qui, de fait, ont donné au Japon l’élément essentiel de son originalité et le caractère spécifique de son évolution historique.

L’Angleterre, face à l’Europe, y trouvait des partenaires ou des adversaires d’un niveau politique et économique comparable; au début de son existence, les grandes puissances civilisatrices d’Occident, la Grèce et Rome, elles-mêmes héritières des grands empires de l’Orient ancien, avaient tout perdu de leur antique rayonnement. Le Japon au contraire, à l’aube de son histoire, a en face de lui une Chine en pleine gloire, celle des dynasties Han (IIIe s. av.-IIIe s. apr. J.-C.), que relaiera celle encore plus éclatante des Tang (VIIe-Xe s.), auxquelles succéderont toutes les puissantes dynasties qui illustrent l’histoire chinoise. Tel est son unique partenaire historique, peut-on dire: une Chine très civilisée, homogène et massive, dont il sentira constamment le poids. Ombre pesante, certes, mais aussi génératrice de culture et de bienfait; jusqu’aux temps modernes, le Japon n’a cessé de révérer son voisin et de reconnaître ses dettes envers lui.

Le décalage des niveaux culturels a été rendu plus sensible encore par l’insularité: point ici, comme ailleurs sur le continent, d’infiltrations étrangères, anonymes et continues, qui modifient insensiblement le développement des cultures, mais, chaque fois, la connaissance ressentie de l’origine des emprunts. Pas plus qu’un autre pays, le Japon n’a copié ses voisins; mais, plus qu’aucun autre pays, il a eu conscience de la nature de ses emprunts et, par là même, de la nature de ses propres éléments; c’est la ligne de partage des composantes qui est simplement reconnue et, de ce fait, plus nette qu’ailleurs. Averti donc des influences qu’il subissait, le Japon a peut-être eu un plus grand souci de préserver sa spécificité. C’est sans doute une des raisons de son nationalisme, et c’est aussi une des raisons qui l’ont poussé, au VIe siècle, au moment où l’influence chinoise était si pesante à la cour, à compiler ses mythes et ses légendes, à ordonnancer le culte des esprits et celui des ancêtres pour en tirer une notion propre de la divinité. Le jeune shintoïsme se constituait ainsi pour contrebalancer les ambitions d’un bouddhisme chinois assez envahissant. C’est alors la rédaction des chroniques nationales – Kojiki et Nihongi –, deux documents qui, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, servirent de base à l’histoire des origines du Japon. Il suffit de rappeler que les auteurs de ces textes ont mis en scène autant de dieux, de surhommes et de héros que ceux de la mythologie grecque, quelque mille ans auparavant. Les déesses et les dieux japonais aux nombreuses vertus sont créateurs de glèbe et de prospérité, mais aussi querelleurs, jaloux ou rancuniers, ils suscitent quelques guerres; ils naissent, ils meurent, ils boudent aussi ou bien encore se chagrinent de pourrir. La notion de divinité est l’aboutissement d’une projection dans l’au-delà des prouesses du lointain passé, sans qu’à vrai dire aucun abîme ne sépare les dieux des hommes. Dans un même élan, le culte des esprits a divinisé toute chose, monts et eaux, rochers et forêts, foyers, ustensiles et armures. Un continuum sacré régnait sur toute la vie ancienne du Japon; seule une direction ascendante est signifiée lorsqu’on parle de kami , trop étroitement traduit par «divinité» dans les langues occidentales. Cet espace mental était fort différent de celui des Chinois, pour lesquels le confucianisme depuis le VIe siècle avant notre ère avait élaboré des limites rationnelles séparant le monde connaissable des humains des sphères inaccessibles des dieux.

Tant que la cour japonaise resta la maîtresse d’une union de tribus, cette spécificité ne joua aucun rôle et le jeu des influences diverses s’exerça comme partout ailleurs aux temps préhistoriques. Dès que ceux-ci s’achèvent et que les souverains japonais sentent le besoin d’asseoir une administration centrale et une autorité nationale, les compilations mythologiques surgissent pour garder intact l’irréductible noyau de la culture japonaise. Les textes des réformes des VIIe et VIIIe siècles montrent combien nécessaires furent les retouches successives pour que les changements préconisés puissent être acceptés; sans parler des cas où les prescriptions du réformateur n’étaient suivies d’aucun effet.

L’histoire ancienne du Japon est peut-être un dialogue avec la Chine au cours duquel les Japonais répondirent souvent: oui, mais... Cette réticence n’est pas seulement due à la différence des natures psychologiques, illustrée par l’organisation des cultes shintoïques face à l’Église bouddhique, ou bien au décalage politique, illustré par les échecs militaires en Corée, mais aussi à la dissemblance géographique des deux pays. C’est ainsi que le Japon aux environs de notre ère accepte allégrement la riziculture, certes, mais il ne dispose pas de ces immenses plaines du fleuve Jaune et des vastes deltas des fleuves du continent; sans problèmes de digues et d’irrigation gigantesque, il n’adopte donc pas la lourde machine administrative du contrôle des eaux. Ses rivières, d’autre part, issues de chaînes montagneuses axiales, sont courtes et ses plaines alluviales sont petites, surtout si l’on tient compte que la plus grande plaine, celle du Kant 拏, au nord, n’est exploitée que vers le IXe siècle. D’une plaine à l’autre, l’existence de collines escarpées coupées de rivières peu profondes et non navigables entraîne une préférence marquée pour le cabotage maritime et confère un rôle dominant à la mer Intérieure, élément puissant d’unification des terres, de Ky sh au Yamato.

Le compartimentage économique favorise l’existence de multiples territoires qui tendent vers un équilibre de forces, chacun étant trop petit pour résister à la seule coalition de deux autres. Acceptation donc de l’économie agricole chinoise, oui, mais sans en épouser l’organisation régionale ni la rude centralisation des lettrés. Cette dernière sera au Japon toujours plus politique qu’économique ou administrative, d’où l’importance de la lignée impériale, seule garante d’une autorité centrale, seule arbitre des antagonismes locaux, et qu’il fallait absolument préserver, même au prix de certains artifices. Quant aux vrais maîtres, chefs de l’exécutif – régents ou sh 拏gun –, ils seront toujours rivaux de l’empereur, mais ils n’auront d’autorité qu’en recevant son aval.

Trois notions fondamentales dominent l’histoire sociale et économique du Japon: celles de la famille souche (uji ), de la famille (ko ) et du manoir (sh 拏en ). La plupart des études récentes rejettent la notion d’uji comme clan groupant des membres liés par consanguinité; l’uji serait plutôt un ensemble de cellules de base dont les membres sont eux-mêmes d’origines diverses et de noms différents, c’est-à-dire une famille au sens le plus large du terme, réunissant, sous l’autorité d’un patriarche, tant les parents et les alliés que les clients et des serviteurs. C’est ainsi que l’uji englobe des groupes comme les be , associations de personnes se consacrant au même métier et dont le type d’organisation est distinct de celui des corporations d’Occident. Au VIIIe siècle, les unités de base deviennent les familles, dont chaque groupe de cinquante constitue un village (ri ). Ces familles sont aussi composites (g 拏ko ), c’est-à-dire composées de plusieurs familles de consanguins. Ces unités de base assez larges se désintègrent cependant sous le poids des charges fiscales qu’impose la centralisation. Elles deviennent alors soit des petites familles indépendantes, soit de plus larges familles qui groupent à nouveau sur une propriété privée (my 拏 ) des familiers et des corvéables, sous l’autorité d’un patron (my 拏shu ) qui peut être un maître guerrier (bushi ). Pour certains historiens, toutes ces distinctions mentionnées dans des textes contemporains ne sont que des fictions légales et les documents en question des cens fiscaux.

Le terrain est plus solide en ce qui concerne la troisième phase des unités administratives, celle des manoirs (sh 拏en ), qui dure du VIIIe au XVIe siècle et dont le plein épanouissement se situe au XIIe siècle. Les historiens japonais ont des vues fort différentes sur le sujet. Pour les uns, le sh 拏en serait fort proche du manoir de l’histoire médiévale européenne, pour d’autres cette comparaison serait abusive car on ignore si la main-d’œuvre était composée de serfs, d’esclaves ou d’hommes libres. Ces manoirs étaient sans doute d’origine différente, les uns pouvant provenir d’une colonisation due à l’initiative du maître propriétaire, d’autres d’une donation de terres faite à un maître. Quoi qu’il en soit, le sh 拏en avait lui-même comme unité de base le my 拏 , propriété privée, et c’était un maître propriétaire (my 拏shu ) qui avait autorité sur lui. Au XIIe siècle, le sh 拏en se transforme en unités plus larges dont le maître devient aussi collecteur d’impôts et de ce fait accroît considérablement ses réserves et sa puissance, tandis que des familles de guerriers (s 拏ry 拏sei ) se groupent et annoncent les débuts d’un féodalisme japonais. Les conflits et les révoltes ont souvent pour centre le sh 拏en : les patrons propriétaires (my 拏shu ) aspirent à devenir des seigneurs et les paysans à se rendre à demi-indépendants. La collusion de leurs intérêts contre les grands chefs (daimy 拏 ) servait de toile de fond aux guerres civiles qui secouèrent le Japon du XIIe au XVIe siècle.

Il faut enfin ajouter à ce mécanisme socio-économique les mouvements de centralisation politique. La formation, dès le VIe siècle, du premier royaume unifié du Yamato serait le résultat d’un rassemblement des communautés préhistoriques de l’époque du Yayoi. On s’aperçoit qu’au VIe siècle le pouvoir central décline. La raison pourrait en être que les grandes familles (uji ), bénéficiant de la centralisation, sont alors mieux organisées, plus prospères et de ce fait plus puissantes. Elles peuvent dès lors énoncer leurs prétentions et prendre les armes pour trancher leurs différends. Le phénomène se reproduira fréquemment: une centralisation accroît l’autorité politique et entraîne la prospérité chez les subordonnés qui, dès lors, recherchent l’indépendance et affaiblissent le pouvoir central. Les historiens japonais pensent ainsi que la crise du VIe siècle n’est pas due à la faiblesse du pouvoir, mais que c’est la crise qui affaiblit l’autorité centrale. En réponse à ces menaces, le pouvoir répond par des mesures appropriées, telle la réforme de Taika (645). Il s’agissait de remodeler l’État à l’image de la Chine pour assurer un fort pouvoir central capable de «déféodaliser» les terres et de tenir tête aux dissidents; le travail, la terre et la production devaient être contrôlés par l’État. De fait, ce rassemblement des éléments du pouvoir se fit à l’avantage d’une grande famille alliée à l’empereur, la maison des Fujiwara, mais le pays compartimenté laissait en place de nombreux petits potentats locaux qui, voulant échapper à l’emprise des Fujiwara, apportaient leur soutien à l’empereur avec l’espoir peut-être de prendre une revanche «légitime». De la sorte, l’aristocratie ne constituait pas une seule classe: les grands rivalisaient, les moyens s’attiraient les grâces des petits pour supplanter les premiers, les petits soutenaient les moyens dans le dessein d’acheter leur indépendance; le mécanisme jouant tantôt à l’avantage de l’empereur, tantôt – et plus souvent – au bénéfice des chefs de maisons, régents et plus tard sh 拏gun . L’histoire politique reposera sur l’équilibre de ces forces jusqu’au XIXe siècle, quand l’empereur Meiji reprendra le pouvoir au seul avantage de la cour, réunissant dès lors légitimité et autorité.

L’Occident s’est trouvé en contact avec le Japon vers le milieu du XVIe siècle. Les Portugais par Macao, les Espagnols par Manille, puis les Anglais et les Hollandais parvinrent aux îles nippones, en traversant des mers déjà sillonnées par les barques chinoises et japonaises. Les Japonais passèrent à l’offensive à la fin du XVIe siècle; ils allaient pénétrer jusqu’en Birmanie. Mais, après la chute des Ming, la thalassocratie des Zheng, résistant à la nouvelle dynastie des Qing, s’établit dans les mers de Chine, régissant les communications aux alentours de Formose jusque dans les années 1680. Dès 1641, le gouvernement japonais du sh 拏gun avait interdit l’accès des ports nippons, à l’exception de Nagasaki ouvert seulement aux Chinois et aux Hollandais; les Japonais, sous peine de mort, ne devaient plus voyager à l’étranger.

Malgré cette contraction survenue très tôt, le Japon avait largement bénéficié de la grande ouverture, de la fin du XVIe au début du XVIIe siècle. Il importa des étoffes de l’Inde et de l’Orient et les imita; il introduisit les techniques de tissage de la Chine; il apprit à cultiver le cotonnier; il acheta de la soie grège en grande quantité, préparant ainsi l’essor de la production intérieure des soieries; il transforma les arts militaires par l’emploi des armes à feu; il améliora également les techniques de nagivation. Les leçons tirées des relations intenses avec l’étranger ne furent pas complètement oubliées: l’autorisation, au XVIIIe siècle, des «études hollandaises» est à l’origine de la modernisation du pays.

Surtout, le Japon avait instauré chez lui l’économie monétaire. L’or demeurait rare, mais il servait de monnaie de compte et de valeur de thésaurisation. L’argent était utilisé pour les transactions importantes. Des lettres de change circulaient. L’accumulation des capitaux restait entre les mains des marchands laissés sous la domination d’une classe seigneuriale qui était censée diriger toutes les affaires d’un État morcelé. Sous le régime des Tokugawa, de 1603 à 1867, le Japon se trouvait dans une période précapitaliste. Cependant, il ne put vivre d’une économie pour ainsi dire fermée que grâce à la paix qui régnait en Asie orientale. En effet, lorsque la Chine fut vaincue, à l’issue de la guerre de l’opium (1842), il fut en état d’alerte. Aussitôt, avec de très faibles moyens, il entreprit la modernisation de la sidérurgie, en vue de renforcer son armement. Ainsi, le Japon, comme d’Ocident, faisait son premier pas vers l’industrialisation, par le travail du fer.

Mais le cheminement fut lent et accidenté. Lorsque les puissances occidentales imposèrent la liberté du commerce, le Japon n’y était pas prêt. L’ouverture de Yokohama, en 1859, permit l’accroissement rapide et massif des exportations et, plus encore, à brève échéance, celui des importations, provoquant la destruction du système monétaire japonais, une hausse foudroyante des prix et la dislocation des marchés intérieurs. Le gouvernement du sh 拏gun , accusé de faiblesse et d’incompétence, fut renversé et remplacé par un nouveau gouvernement impérial.

Le régime de Meiji, fondé en 1868, choisit délibérément la voie de la modernisation. Il se hâta de réformer d’abord les institutions: supprimant l’autonomie des fiefs, il unifia administrativement le Japon; tout en se souciant de ménager la représentativité des régions, il consolida la centralisation gouvernementale. La promulgation, en 1889, de la première Constitution fut l’aboutissement de cet effort de modernisation institutionnelle. Cependant, les dirigeants de Meiji ne négligèrent pas davantage les transformations économiques. Très tôt dans les années 1870, des réformes furent entreprises dans les domaines monétaire, fiscal, financier, commercial, tandis que des progrès spectaculaires pouvaient être enregistrés dans des réalisations concrètes: l’établissement des chemins de fer, l’emploi de l’énergie hydraulique ou calorifique, l’adoption de machines européennes.

En même temps, le Japon était amené à renforcer son armée, qui devenait l’instrument indispensable de son expansion. La victoire sur la Chine, en 1895, lui permit d’annexer l’île de Formose, de parfaire son nouveau système monétaire et de reprendre la modernisation de l’industrie sidérurgique. Au début du XXe siècle, il avait posé les bases d’une économie capitaliste.

Or, les guerres plaçaient le Japon dans une situation nouvelle en Asie orientale. En 1900, il s’était allié aux puissances occidentales, dans la guerre des Boxers. Ses visées allaient vers la Mandchourie lorsqu’il déclencha la guerre russo-japonaise qui lui apporta le Guandong, tête de pont sur le continent. Il annexa la Corée en 1910. Après la première révolution chinoise, il conçut de plus en plus nettement le projet de créer un ensemble économique avec la Chine. C’est dans cette intention qu’il ménagea ses forces armées, pendant la Première Guerre mondiale, afin de mieux s’implanter sur le continent. Mais cette politique aboutit à un échec, parce que le Japon supporta mal la croisance conjoncturelle et trop rapide de son économie intérieure.

Après 1918, les crises économiques et politiques l’atteignirent plus précocement et plus profondément qu’elles n’affectèrent les autres pays. Ainsi s’expliquent l’enlisement de la démocratie parlementaire et l’insuccès des mouvements socialistes ou communistes. Les gouvernements successifs, maintenant à l’extérieur un équilibre diplomatique précaire et à l’intérieur l’ordre par la répression, tentèrent en vain tantôt le redressement économique, tantôt la pénétration en Chine ou la démocratisation des institutions.

Au plus profond de la grande crise économique mondiale, l’armée du Guandong provoquait les incidents qui conduisirent le Japon à l’invasion de la Mandchourie, dont il fit un État indépendant, mais inclus dans un ensemble éconmique et politique placé sous son contrôle. Progressivement, la métropole fut organisée comme une seule usine de guerre, dirigée par de puissants holdings appelés zaibatsu . À la recherche de matières premières, le gouvernement fit envahir la Chine, à partir de 1937, et se lança dans l’aventure de la guerre du Pacifique, en 1941. Mais la dictature militaire qui s’établit alors ne fut pas capable de résoudre les problèmes sociaux, pas davantage de consolider les alliances politiques dans l’aire occupée, dans l’océan Pacifique, en Chine et dans l’Asie du Sud-Est. Vaincu par la puissance économique américaine, le Japon capitula le 15 août 1945. La défaite correspondait à un effondrement économique, à la liquidation d’un passé politique et à l’isolement international.

Deux fois en quatre siècles, le Japon était passé par le double mouvement expansion-contraction, sensiblement dans la même zone géographique. La première fois, il s’était éveillé à l’évolution économique mondiale; la seconde, malgré la défaite, il avait définitivement bâti chez lui l’économie capitaliste moderne.

1. Les temps préhistoriques

Le problème du Paléolithique japonais

Les légendes rapportent que l’Empire du Japon naquit en 660 avant J.-C. et que sa fondation fut alors l’œuvre de l’empereur Jimmu, descendant de la déesse Amaterasu. De nos jours, les origines du Japon ont perdu leur caractère mythique. Les progrès réalisés dans l’étude chronologique de la formation des couches du sol ont permis de reconnaître, d’abord à Iwajuku (Gumma-ken), l’existence d’une culture sans poterie (mu d 拏ki bunka ), dite aussi d’avant la poterie (sen d 拏ki bunka ). Grâce aux matériaux découverts à S 拏zudai (face="EU Upmacr" 牢ita-ken), Dewa (Miyazaki-ken) et Hoshino (Tochigi-ken), il devient désormais possible de situer les premiers âges du Japon dans la préhistoire universelle, en reconnaissant l’existence d’un Paléolithique japonais dont l’ancienneté et la chronologie font encore l’objet de vigoureuses controverses.

Il est néanmoins permis d’esquisser une ligne générale d’évolution de la préhistoire et de la protohistoire japonaises en rappelant que, dès sa naissance, le Japon subit des influences multiples de la part de ses voisins. On peut distribuer ceux-ci en trois grands groupes, formant autant de zones d’échanges culturels. Une zone septentrionale servit de lien entre les cultures paléolithiques, de la Sibérie orientale à l’Amérique, et celle du Japon du Nord. Une zone centrale se présente comme une Méditerranée du Pacifique qui aurait englobé les rives du Japon et de la mer de Chine, mettant en contact les vieilles cultures chinoises et celles du Japon. Deux centres privilégiés semblent y avoir exercé un rôle particulier: d’une part la Corée, qui diffusait à la fois des traditions sibéromongoles, coréo-mandchoues, et des traditions de la Chine du Nord; d’autre part, l’embouchure du Yangzijiang, siège des anciens royaumes de Yue et de Wu, qui était un agent de diffusion de la culture propre à la Chine du Sud. Une zone méridionale, enfin, servait de pont avec les civilisations du Sud-Est asiatique. Les discussions auxquelles donnent lieu les composantes des premières cultures japonaises portent sur la prééminence de telle ou telle de ces zones.

Si les sites relevés ont montré à la fois une stratigraphie et des objets – comme ceux de S 拏zudai, proches de l’industrie de Zhoukoudian en Chine – permettant d’établir avec une certaine autorité l’ancienneté d’un éventuel Paléolithique japonais, les sites manifestement postérieurs et témoins d’industries qui ont duré des siècles posent, eux, des problèmes de plus en plus complexes à mesure que l’on se rapproche des origines de la poterie. Il faut alors avoir recours aux échelles de comparaison données par le site de Fukui (Nagasaki-ken), où furent miraculeusement conservées dans leur succession les couches culturelles de transition.

Les chasseurs-pêcheurs du J size=5拏mon (IIIe-Ier millénaire av. J.-C.)

Avec la poterie commence ce que les archéologues japonais appellent l’époque J 拏mon, époque du dessin cordé, ainsi nommée d’après le motif décoratif principal de ces premières poteries dans l’ensemble du Japon. L’apparition de la poterie ne représente pas l’unique innovation de cette période qui, par bien des points, semble amorcer un bouleversement complet et l’organisation relativement subite d’une société de chasseurs et de pêcheurs plus ou moins sédentarisés: groupements d’habitations, sépultures, représentations humaines, innovations techniques comme les pointes de flèches, tous faits qui, s’insérant normalement dans l’évolution du vieux fond d’avant la poterie, n’en impliquent pas moins la formation d’un nouveau mode de vie, sensible aussi dans l’expansion de la pierre polie. S’il est difficile d’avancer une date pour ces débuts de la civilisation de la poterie, rappelons que les études du professeur Sugihara S 拏suke sur le kaizuka (amas de coquillages, caractéristique de cette époque) de Natsushima dans la baie de T 拏ky 拏, ainsi que les découvertes de Fukui, parlent en faveur d’une chronologie relativement longue. On considère que, d’une façon générale, l’époque se termine aux environs de l’an 300 avant notre ère, mais le compartimentage régional est considérable, chaque unité économique ou géographique vivant son évolution propre et réagissant différemment aux apports du continent: le J 拏mon s’est par exemple terminé très tôt au Ky sh (IIIe s. avant notre ère), tandis que dans les régions du Nord-Est (T 拏hoku) il s’est perpétué pendant plusieurs siècles, interprétant et transposant en une céramique somptueuse les formes et les décors complexes des bronzes chinois (type de Kamegaoka, Aomori-ken). C’est à la fin de cette époque J 拏mon qu’ont dû apparaître les premiers éléments d’agriculture en terrain non inondé, venus de Corée du Sud. La preuve en est apportée par des grains de riz fossiles trouvés en même temps que des poteries du type j 拏mon finissant (notamment à Y su, Fukuoka-ken), dans lesquelles ils sont souvent incrustés.

Les agriculteurs du Yayoi (IIIe s. av.-IIIe s. apr. J.-C.)

Bientôt de nouveaux éléments vinrent se greffer sur ce vieux fond j 拏mon: la riziculture en terres irriguées se développa, tandis que l’importation désormais massive des bronzes chinois favorisait la création d’une nouvelle poterie aux lignes simples et pures, réalisée exclusivement à l’aide du tour. Ainsi naquit l’époque dite Yayoi, du nom du lieu où furent trouvés à T 拏ky 拏 les premiers exemples connus de cette céramique. Bénéficiant largement de l’avance technique du continent auquel le J 拏mon s’était déjà ouvert, elle devint prospère grâce à l’acquisition de tout un outillage efficace et nouveau de pierre polie, de bronze et même de fer. Manquant de minerai, les agriculteurs yayoi reproduisirent en bois des jeux complets d’instruments aratoires, tels qu’en témoignent les sites de Karako (Nara-ken) et de Toro (Shizuoka-ken) qui révélèrent, remarquablement conservés, deux complexes villageois. Le plus étonnant dans ses structures est sans doute celui de Tateiwa (Fukuoka-ken), où des travaux de terrassement permirent de mettre fortuitement au jour l’établissement et son cimetière. L’époque Yayoi connut d’abord les sépultures sous dolmens, surtout dans le Ky sh qui subit l’influence de la Corée, puis les cistes de pierre, enfin les sépultures dans des jarres (kamekan ) simples ou doubles. Ces jarres, d’abord enfouies dans les décharges de coquillages pour mieux assurer la conservation du mort, furent bientôt groupées dans des cimetières qui peu à peu formèrent parfois d’imposantes nécropoles, comme celles de Doigahama (Yamaguchi-ken) ou d’Ukikunden (Saga-ken), totalisant plus de cent sépultures. Peu à peu, à la fin de la période, les cercueils en pierre tendirent à remplacer les jarres et, parfois surmontés d’un tumulus et entourés d’un fossé carré, constituèrent la préfiguration des grandes tombes de l’époque suivante. L’accroissement démographique qu’avait connu le J 拏mon permit l’organisation sociale nécessaire à la culture des terres basses inondées naturellement ou faciles à irriguer pour la riziculture. C’est à ce moment qu’apparut le bronze, sous la forme d’armes et de miroirs chinois, qui servirent bientôt de modèles et fournirent même la matière première à des productions japonaises semblables: ainsi le Ky sh est-il célèbre pour ses hallebardes spatulées, tandis que le Yamato (actuelle région de Ky 拏to-Nara) s’illustra par la réalisation de mystérieuses cloches sans battant (d 拏taku ). Tous ces objets retrouvés dans de riches sépultures semblent avoir conservé tout au long de la période un caractère plutôt sacramental et décoratif.

2. L’époque des grandes sépultures (IIIe-VIe s.)

Les guerriers de l’âge de fer

C’est sur un riche fond agricole que s’affermirent ou se greffèrent, suivant les théories, les clans guerriers qui, à partir du IIIe siècle de notre ère, bâtirent les imposants tumuli de l’époque des grandes sépultures (kofun jidai ), dite aussi du Yamato (Yamato jidai ). Extrêmement divers dans leurs formes, leurs dimensions, leur orientation et leur groupement, ces tombeaux présentent tous la caractéristique d’être architecturés et d’être ou d’avoir été primitivement entourés d’un fossé. Les plus nombreux d’entre eux reproduisent extérieurement la forme caractéristique dite «en trou de serrure» (zemp 拏k 拏en , litt. «avant carré, arrière circulaire»). Tels sont, par exemple, les kofun des empereurs 牢jin ou Nintoku, dont la régularité de plan et les larges proportions sont si frappantes quand on survole 牢saka. Composées d’une chambre funéraire appareillée, voûtée ou non, précédée ou non d’un couloir d’accès, ces sépultures renferment – ou renfermaient, car la plupart ont été pillées –, cistes ou sarcophages en pierre contenant les dépouilles mortelles et les objets personnels des défunts. Si les grands kofun impériaux n’ont encore jamais, par respect pour la personnalité du mort, donné lieu à des fouilles officielles, les tombes ordinaires font chaque année l’objet de fouilles et de travaux nombreux qui permettent d’établir des chronologies régionales et d’étudier, d’après la disposition des sépultures, l’organisation des groupes sociaux de cette époque et leur développement tant religieux que matériel. Une branche importante de cette étude est représentée par les recherches de plus en plus nombreuses sur la décoration intérieure des kofun ; il faut citer à ce sujet le groupe particulier des sépultures du Nord-Ky sh et de la région de Kumamoto, dont l’ornementation peinte est une version japonaise des tombes à peintures chinoises et coréennes. Ces grandes tombes – qui, du sud jusqu’au nord (Miyagi-ken), couvrirent alors le Japon – ainsi que leur mobilier, en particulier des statuettes en terre (haniwa ) de taille parfois considérable et aux formes les plus diverses, livrent donc des indications de première importance sur la vie et les croyances de cette époque. On suppose qu’alors s’élabora le shintoïsme primitif, avec la conscience d’un panthéisme omniprésent, la nécessité d’une purification totale de tout ce qui était visible. À ces renseignements archéologiques s’ajoutent les récits des annalistes chinois qui, dès le IIIe siècle, mentionnent les premiers groupements de tribus (wa-jin en japonais) auxquels succéda le royaume de Wa cité dans l’histoire des Song (420-479). Et, dès 478, le seigneur du Yamato (ou Grand Wa) se vantait, dans une lettre à la cour de Chine, de commander à tous les territoires situés à l’ouest de l’archipel. Avec l’époque des grandes sépultures, le Japon se trouve donc à l’aube de l’époque historique.

Le royaume du Yamato

Par quels chemins cette puissante cour de Yamato (Yamato ch 拏tei ) en était-elle arrivée à se constituer, il est difficile de le savoir. On relate dans les Annales des Wei la formation au IIIe siècle d’un pays de Yamatai qui aurait regroupé plus de trente petits États entre les mains de la célèbre princesse Pimiko; celle-ci aurait pris, dès 240, l’initiative de relations diplomatiques avec la Chine, poussée en cela peut-être par l’attitude belliqueuse des roitelets ses voisins. Pimiko était, dit-on, une prêtresse chamane et, après sa mort, le royaume de Yamatai fut dirigé par des hommes qui laissèrent se relâcher les liens avec la Chine. Est-ce là l’ancêtre de la puissante cour de Yamato qui apparaît toute constituée au Ve siècle? Énigme insoluble pour le moment, d’autant plus que les thèses s’affrontent sur la situation même du royaume de la princesse Pimiko: les uns le placent au Ky sh et les autres dans l’actuelle plaine du Yamato.

Quoi qu’il en soit, le seigneur du Yamato devint une autorité centrale dont les représentants étaient les chefs régionaux. Le premier pas vers l’unité était accompli. Peut-être est-ce en Corée qu’il faut en chercher l’un des puissants facteurs. Dès la première moitié du IIIe siècle, le Japon accueillit en effet une émigration coréenne, fuyant la domination chinoise que les Wei tentèrent un temps de restaurer, après avoir affermi leurs positions sur deux des quatre anciennes préfectures chinoises établies en 108 avant notre ère. Ce courant coréen vers le Japon ne fit que s’amplifier quand, à partir du IVe siècle, l’anarchie régna dans la Chine «des cinq barbares et des seize royaumes» et quand la Corée elle-même connut des convulsions, chaque petit État coréen amorçant des mouvements à l’exemple des peuples de la steppe: ainsi émergèrent peu à peu les trois royaumes de Paektche à l’ouest, de Silla à l’est et de Kokury face="EU Caron" ツ au nord, tandis que le Sud éclatait en une poussière de clans. Face à cette désintégration, le Japon se trouva placé dans une situation privilégiée pour intervenir en faveur du royaume qui solliciterait son aide. La crainte que l’unification totale de la Corée ne fût suivie de la conquête de l’archipel et, d’autre part, l’influence tant culturelle que politique des émigrés aboutissent en 369 au débarquement d’une armée japonaise venue secourir le Paektche, menacé par le Silla; ainsi fut fondé le gouvernement japonais de Mimana, préfiguration du gouvernement général de la Corée au XXe siècle. L’apogée de ce système, de la fin du IVe siècle au milieu du Ve, permit au Japon de s’ouvrir largement à la culture continentale. Mais, dès le VIe siècle, le Silla avait acquis une force politique et militaire considérable; le gouvernement de Yamato devait, en revanche, faire face à toutes sortes de difficultés créées par l’agitation nobiliaire, si bien que les contacts qu’il prit avec les Chinois en vue de soutenir sa position en Corée ne purent empêcher la destruction du Mimana par le Silla en 562. Ici se termine, selon la chronologie traditionnelle, l’époque des grandes sépultures. Plus tard, les empereurs de l’époque historique s’efforcèrent de rétablir l’implantation japonaise dans la péninsule, mais le Silla, soutenu par la Chine des Tang, leur infligea en 663 une défaite irréversible. Le Japon était écarté pour de longs siècles de la Corée, où dès lors se forgeait l’unité nationale.

Le rôle culturel de la Corée

Ainsi, pendant toute cette période des grandes sépultures – qui correspond, pour l’ensemble de l’Asie orientale, à une époque de bouleversements –, le Japon connut dans sa région centrale du Kinai l’affermissement du gouvernement du Yamato participant activement à la vie politique du continent. Cela supposait l’élaboration de tout un réseau de communications par où pouvait passer aussi la culture. Aux Coréens, le Japon dut l’apport de nouvelles techniques agricoles, métallurgiques et textiles, mais aussi la transmission des procédés de l’administration chinoise. Ce sont des lettrés étrangers qui instaurèrent archives et bibliothèques, introduisant l’écriture chinoise, tandis qu’architectes, peintres et céramistes du continent venaient apporter leurs secrets. Vers 400, deux Coréens, Ajiki et Wani, firent connaître au Japon les éléments du confucianisme et, au VIe siècle, un grand docteur en classiques confucéens inaugura des échanges de savants qui durèrent plus d’un demi-siècle. Bientôt le roi du Paektche (523-553) fit présent à la cour de Yamato de statues et s tra bouddhiques; on considère généralement que 538 est la date officielle de l’introduction du bouddhisme au Japon; il y trouva un terrain favorable et la persécution de 585 ne fut qu’un accident avant le triomphe que devait lui assurer, peu après, Sh 拏toku-taishi, triomphe qui fut un événement primordial pour tout le développement ultérieur du Japon. Les efforts de centralisation gouvernementale allaient en effet trouver en lui les éléments déterminants d’une religion surpranationale qui manquaient à la structure du jeune État japonais.

3. Les débuts de la période historique (VIe-VIIIe s.)

Les époques Asuka (VI-VIIe s.) et Hakuh size=5拏 (VIIe-VIIIe s.)

On appelle communément époque Asuka la période qui s’étend du milieu du VIe siècle à la seconde moitié du VIIe, et époque Hakuh 拏 les quarante ans qui précèdent l’installation de l’empereur à Nara (710). Le gouvernement central, peu à peu averti des structures politiques plus évoluées du continent, s’efforça de les assimiler, car il y trouvait le seul moyen de résister à la puissance de plus en plus considérable des clans. Parmi ces derniers, cependant, tous n’étaient pas les tenants de l’effritement politique, bien au contraire, puisque c’est le clan des Soga qui, vainqueur des 牢tomo et Mononobe partisans du morcellement, mit en place le célèbre Sh 拏toku-taishi, régent de sa tante l’impératrice Suiko (règne 592-628), héritière de Y 拏mei, le premier empereur qui se convertit au bouddhisme. Le régent Sh 拏toku avait su se faire le champion des tendances sinophiles qui se traduisaient alors dans une partie de l’aristocratie japonaise par un besoin de modernisation indispensable à la survie du pays. Grâce à lui, la culture chinoise, tant confucéenne et taoïque que bouddhique, allait marquer de son sceau le nouvel empire insulaire. En 603, le régent fixa les douze échelons de la hiérarchie des fonctionnaires (kan i j ni kai ) et, en 604, il promulgua l’édit en dix-sept articles (kemp 拏 j shichi j 拏 ), sorte de constitution ou plutôt de manifeste religieux et politique assurant l’idée de l’autorité centrale. Néanmoins, les troubles qui suivirent la mort de Sh 拏toku-taishi (621 ou 622), dont les principes furent remis en question par ceux-là mêmes qui l’avaient porté au pouvoir, mirent un moment en danger l’assise gouvernementale. L’appui apporté à l’empereur par les Nakatomi aboutit en 645 à la promulgation de la réforme de l’ère Taika (Taika no kaishin ). Celle-ci, transplantant au Japon le modèle de l’administration chinoise, marqua l’avènement de la monarchie absolue. Son promoteur, Nakatomi Kamatari, reçut en récompense de ses services le nom de Fujiwara que porta dès lors sa famille, qui remplaça au pouvoir celle des Soga, définitivement éliminée. L’empereur et son groupe réussirent à se maintenir ainsi contre les chefs de clans jusqu’en 672. La brève révolte connue sous le nom de Jinshin no ran , terminée en 673, fut sans conséquences et s’acheva par le renforcement du pouvoir impérial avec l’empereur Temmu (règne 673-686). Parallèlement à l’unité politique de la Chine réalisée par les Sui et les Tang, le gouvernement du Yamato avait élaboré peu à peu une organisation que la promulgation en 701 du Code de l’ère Taih 拏 (Taih 拏 ritsu-ry 拏 ) mit définitivement en forme: un ensemble complet de textes régissait désormais tant les institutions impériales et gouvernementales que l’organisation des différents groupes sociaux et la distribution des terres réparties en circonscriptions, pays et districts (ki d 拏 sei et kuni gun sei ).

Le siècle de Nara (VIIIe s.)

Ainsi s’ouvrait une ère que vint consacrer l’aménagement d’une nouvelle capitale, Nara. Tant qu’avait duré l’époque dite du Yamato (Yamato jidai ), le siège du gouvernement comme la résidence de l’empereur étaient demeurés mobiles. Chaque empereur, 牢jin ou Nintoku par exemple, avait une ou plusieurs capitales. On sait seulement de façon certaine qu’à partir de la réforme de Taika (645) la capitale s’installa à Naniwa (aujourd’hui 牢saka), où des fouilles récentes ont permis de dégager les soubassements des palais. Naniwa peut être considérée, malgré de fréquents déplacements, comme la capitale à l’époque Asuka. Mais il fallut attendre l’établissement à Nara de Heij 拏ky 拏, construite sur le modèle de Chang’an sous les Tang, pour connaître plus de stabilité. Elle demeura capitale jusqu’en 794 et l’on appelle époque de Nara (Nara jidai ) la période pendant laquelle cette cité fut la résidence de la cour impériale (710-794). De cette époque datent les Annales du Japon (Nihonshoki ) et le Livre des événements anciens (Kojiki) , premières annales ou chroniques historiques instaurant la filiation solaire de la famille impériale. Moment intense d’éclosion de la civilisation japonaise, ce VIIIe siècle fut marqué par la régularité des communications qui liaient alors l’archipel à la Chine des Tang. De 630 à 894, on compte en effet treize ambassades japonaises à la cour chinoise. Représentants officiels, marins, artisans et étudiants partant apprendre à l’étranger constituèrent des groupes d’abord de cent à deux cents personnes et bientôt de plus de cinq cents; les flottilles de transport qui comprenaient primitivement deux bateaux en rassemblèrent bientôt quatre, à telle enseigne que la simple expression «quatre bateaux» (yotsu no fune ) désigne la flotille en partance pour la Chine.

On connaît quatre routes qui furent empruntées successivement pour atteindre Chang’an. Toutes partaient de Naniwa-tsu (face="EU Upmacr" 牢saka) et comportaient une escale à Hakata-tsu (Fukuoka). À partir de là, elles divergeaient. La première longeait les côtes de Corée très en avant vers le nord, arrivait au Shandong, puis gagnait la capitale; la seconde traversait la mer de Chine pour rejoindre l’embouchure du Yangzi; la troisième passait par les Ry ky , cinglait à travers la mer de Chine et aboutissait au Zhejiang; la quatrième enfin semble n’avoir été qu’une variante de la première, utilisée seulement pour le retour du dernier voyage: prenant la mer au Jiangsu, les navires traversaient la mer Jaune. Si l’on songe aux difficultés et aux dangers de la navigation à cette époque, on comprend quelle fut la soif de civilisation de ce Japon de Nara, contraint par la perte brutale de son accès à la Corée (663) d’aller chercher la culture en son berceau. Il en rapporta toutes les bases sur lesquelles devait s’édifier plus tard le Japon des Fujiwara. Les témoignages les plus tangibles de cette présence de la Chine et, à travers elle, de tout ce qui circulait alors sur la route de la soie sont de nos jours encore conservés dans le Sh 拏s 拏in, resserre (kura ) en bois construite, pense-t-on, en 756 dans l’enceinte du T 拏daiji, à Nara, pour abriter les objets précieux reçus ou rassemblés par l’empereur Sh 拏mu et l’impératrice K 拏ken, dont les règnes marquent la période la plus prospère de l’époque de Nara (724-749 et 749-758).

L’épanouissement du bouddhisme

Un autre phénomène très important de ce VIIIe siècle est l’implantation du bouddhisme, due au chancelier D 拏ky 拏 qui paracheva l’œuvre du pieux empereur Sh 拏mu. La religion étrangère se muait en grande Église de l’empire et devenait ainsi la plus forte puissance de l’État. Les services, l’enseignement et les ordinations étaient placés sous le contrôle de la cour, qui reconnaissait officiellement deux sectes mineures – J 拏jitsu et Kusha – et quatre sectes majeures – le Sanron, le Hoss 拏, le Kegon, et le Ritsu –, qui toutes, à l’exception de la dernière, avaient été fondées par des moines japonais instruits en Chine et propageaient la doctrine originelle. La secte Hoss 拏, introduite par D 拏sh 拏 dès 660, innova la crémation au Japon. Le bouddhisme fit enfin naître les splendeurs de Nara: au H 拏ry ji s’ajoutèrent ainsi le Yakushiji, le T 拏sh 拏daiji, le T 拏daiji, tandis que chaque circonscription bâtissait son Kokubunji (738 ou 741), dont la réalisation était née de la centralisation, dès 685, des temples de province. Tous les sanctuaires, patronnés par la cour, étaient exemptés d’impôts. Comme en Chine, l’extension du bouddhisme entraîna une rupture de l’équilibre économique. Le clergé bouddhique partageait en effet avec l’aristocratie des privilèges qui sapaient l’efficacité du système de la répartition des terres. Ainsi, presque en même temps que la Chine, les mêmes vices de structure dans le système agraire allaient lancer le Japon sur la voie des féodalités à manoirs (sh 拏en ).

Il fallut tout le VIIIe siècle pour que le processus fût achevé. La distribution des terres – toutes propriétés de l’empereur selon la réforme de Taika – était en principe équitable et la révision des cadastres tous les six ans donnait une certaine garantie contre les abus. Mais, ici comme en Chine, l’octroi de privilèges mina l’efficacité du système. Toutefois, alors que sur le continent une machine administrative bien au point et éprouvée put le maintenir plus de trois siècles, au Japon l’absence d’organisation provinciale solide et le manque de moyens de communication le firent échouer en moins d’un siècle. Les pertes de domaines entraînèrent une diminution des rentrées fiscales; pour y remédier, le gouvernement procéda à la distribution de nouvelles terres. Afin d’encourager le défrichement, certaines furent déclarées propriété privée pour une génération seulement. Mais les seigneurs purent contourner les textes; les grands propriétaires, principalement le clergé, furent non seulement exemptés de taxes sur les essarts, mais reçurent même l’autorisation de prélever des impôts sur les fermiers. En abaissant les taux des redevances, ils réussirent à s’attirer de nombreux paysans et à reconstituer de grandes propriétés. Domaines nobles, propriétés des temples et nouvelles terres, tout échappa peu à peu aux obligations fiscales. Le système établi par la réforme de Taika s’effondrait irrémédiablement. L’existence de la cour ne tenait plus qu’à la bonne volonté des grands seigneurs.

4. L’époque de Heian (794-1192)

Déclin des influences chinoises

Empereur énergique, Kammu (781-806) allait tenter de remettre de l’ordre dans l’Empire, tout d’abord en s’éloignant de Nara où l’emprise du bouddhisme était pour lui très contraignante. En vue de tenir tête aux communautés de Nara, il soutint deux sectes qui connaissaient alors une grande popularité en Chine, le Tiantai (en japonais Tendai) et le Zhenyan (en japonais Shingon), et déplaça la capitale à Heianky 拏, l’actuelle Ky 拏to, inaugurant ainsi en 794 une nouvelle période de l’histoire japonaise. On désigne sous le nom d’époque Heian (Heian jidai ), d’une façon large, la période qui s’étend de cette nouvelle fondation jusqu’à l’établissement du sh 拏gunat de Kamakura (1192) et, d’une façon plus particulière, celle qui se clôt avec la prise de pouvoir par les Fujiwara (858). L’époque de Heian symbolise généralement l’épanouissement d’une culture japonaise originale. Au fur et à mesure que s’écoula le IXe siècle, en effet, les relations avec la Chine s’espacèrent pour cesser complètement en théorie à partir de 894, sur l’avis de Sugawara no Michizane, le célèbre conseiller de l’empereur Uda (règne 887-897). Les troubles qui agitaient à nouveau le continent et l’insécurité des chemins expliquent en partie cette décision, dont la cause doit pourtant être cherchée plutôt dans la ruine économique à laquelle était réduit le gouvernement japonais à ce moment. Pendant plusieurs siècles, les relations avec le continent ne se maintinrent que grâce à des initiatives privées chinoises. Avant même la réunification de la Chine par les Song, des commerçants des royaumes de Wu et de Yue se rendaient déjà dans l’île de Ky sh . Et quand la dynastie nationale fut établie, les mouvements commerciaux avec la Chine du Sud prirent une grande ampleur; de la fin du Xe au milieu du XIe siècle, on compte trente arrivées de vaisseaux chinois au Japon. Les voyages étaient à cette époque quasi unilatéraux, car aucun navire japonais n’avait le droit de traverser les océans. Il y avait cependant à cette règle une exception: le gouvernement de Dazaifu (Ky sh ) s’était arrogé le droit d’autoriser le commerce japonais outre-mer. Ainsi demeura ouverte malgré tout une voie par laquelle passaient les éléments chinois qui venaient féconder la brillante culture nationale de l’époque et préparer les changements politiques et sociaux des siècles suivants. Il fallut attendre jusqu’au milieu du XIIe siècle pour que le commerce avec les Song du Sud fût officiellement rétabli au temps de Taira no Kiyomori. Cette réouverture lourde de conséquences aboutit aux transformations de la société à l’époque de Kamakura. Mais il faut souligner que la porte était toujours restée entrouverte malgré la piraterie chinoise: les brigands des provinces orientales de la Chine (Toi no zoku ) ravagèrent à plusieurs reprises les côtes du Japon avant d’être jetés à la mer en 1019 par les chefs du Dazaifu; ainsi était préfigurée la résistance ultérieure aux tentatives mongoles d’invasion.

Le règne des Fujiwara

Cette époque de repli sur lui-même eut comme conséquence une irrésistible évolution du Japon vers le morcellement politique intérieur. Voulant autoriser les princes, à l’étroit à la cour, à devenir simples sujets et à recevoir une charge en province, on leur donna en fait la possibilité de se tailler des fiefs puis de revenir à la cour pour y prendre le pouvoir. Ainsi s’effaça peu à peu le rôle de l’empereur, dont les prérogatives tombèrent bientôt aux mains de la toute-puissance famille des Fujiwara qui, ayant acquis le pouvoir quasi suprême en 858-859, réussit à s’y maintenir jusqu’au milieu du XIIe siècle. En province, les magnats régionaux prenaient de plus en plus d’importance et se cherchaient des querelles qui ne pouvaient être tranchées par le gouvernement central. Maîtres de territoires autonomes liés à la cour directement ou indirectement par l’intermédiaire de hauts fonctionnaires, ces potentats disposaient à la fois de la masse des paysans et d’une armée; de cette façon se formèrent, par le jeu des rivalités privées, les groupes militaires. Les clans des Minamoto et des Taira devinrent bientôt les rivaux des régents Fujiwara et, curieuse revanche, les forces provinciales constituèrent alors de précieux atouts aux mains d’empereurs habiles. L’empereur Shirakawa (règne 1072-1086) inaugura ainsi le système d’un gouvernement de cloître (insei ) qui, à partir de 1086, lui donna la possibilité après son abdication officielle d’exercer la réalité du pouvoir en tant qu’empereur retiré (j 拏k 拏 ). Trois empereurs retirés gouvernèrent de cette manière durant quelque cent vingt ans, tandis qu’une dizaine d’empereurs en titre se succédaient sur le trône. Cela permit au Japon de connaître pendant plus d’un siècle une certaine stabilité gouvernementale. Mais, une fois dans la place, les grands clans sur qui s’appuyait cette politique des factions furent à leur tour tentés par le prestige de la puissance, et l’habituel jeu de bascule d’un groupe à l’autre porta en avant les Taira (à partir de 1160), avec Taira no Kiyomori, Premier ministre et président du Conseil suprême de 1167 jusqu’à sa mort en 1181. Il furent peu après éliminés par les Minamoto lors de la célèbre bataille navale de Dan-no-Ura près de Shimonoseki (1185), au cours de laquelle l’ex-empereur Antoku (règne 1180-1183), petit-fils de Kiyomori, périt dans les flots, à l’âge de sept ans, avec le plus grand nombre de ses partisans.

Tels furent, sur un plan événementiel, les principaux faits de l’époque Heian. Il faut y ajouter, en politique intérieure, l’important problème des insurrections dans le nord de Honsh : elles nécessitèrent de nombreuses campagnes pour mater les rebelles, appelés Ebisu («barbares») et furent la cause directe de la toute-puissance des chefs militaires qui allaient s’arroger le pouvoir à l’époque dite de Kamakura.

La floraison de la civilisation japonaise

Un bilan de l’œuvre politique et économique des régents Fujiwara comprendrait sans doute bon nombre d’échecs et un constat de délabrement moral: que l’on en juge par le développement de la notion des «temps dégénérés» (mapp 拏 ) du moine Genshin (942-1017), par exemple, qui prônait, pour un monde livré à l’anarchie et à la misère physique et morale, la voie unique du salut en Amida. Pourtant, si les provinces restaient dans un état fruste et semi-civilisé, si l’autorité religieuse elle-même, se modelant sur l’humeur belliqueuse des seigneurs rivaux, fut plus encline à régler les querelles religieuses par le fer et le feu que par des joutes philosophiques, les régents Fujiwara laissèrent néanmoins leur nom lié au souvenir d’une brillante société, qui produisit les œuvres les plus raffinées de la civilisation japonaise, d’essence éminemment aristocratique.

À la cour, en effet, toutes les conditions étaient réunies pour l’épanouissement d’une vie de luxe et de plaisir: richesses concentrées entre les mains de quelques aristocrates et disponibilité de courtisans nombreux, tous éléments propices à une brillante floraison des arts. Dans ses premières décennies, la civilisation de Heian fut certes plus que jamais nourrie aux sources chinoises dont l’âge de Nara avait si bien su tirer l’essence d’une création nouvelle. Au premier recueil de poèmes paru au milieu du VIIIe siècle, l’Anthologie des myriades d’années (Man y 拏 sh ), succéda ainsi durant tout le premier tiers du IXe siècle une série de compilations qui, pour être les premiers véhicules d’une vision japonaise du monde, n’en étaient pas moins chinoises dans leur conception et leur forme. Bientôt les choses changèrent, sous l’influence de femmes qui diffusèrent et transformèrent en outil littéraire le syllabaire japonais (kana ), autrefois inventé, selon la tradition, par Kibi Makibi (693-775). De retour de Chine, celui-ci avait constitué à partir de la déformation graphique cursive de certains caractères chinois un ensemble alphabétique de signes permettant de noter la langue parlée. Pendant que les hommes s’essayaient, avec plus ou moins de succès, à rédiger rapports et mémoires en usant des caractères chinois, les dames de la cour se mirent peu à peu à noter leurs impressions en pur japonais. C’est ainsi que naquirent, au début du XIe siècle, les chefs-d’œuvre de Murasaki Shikibu, dont le Roman du prince Genji (Genji monogatari ) décrit avec finesse la vie des courtisanes et des dames d’honneur, et de Sei Sh 拏nagon, dont les Notes de chevet (Makura no s 拏shi ) inaugurent de façon magistrale le nouveau genre littéraire des recueils au fil de la plume où toute latitude est laissée à la spontanéité.

Époque faste également pour l’architecture: à la prolifération des temples, communautés urbaines, communautés campagnardes ou refuges montagneux, aux féeriques pavillons de la secte de la Terre pure (J 拏do) favorisée par les Fujiwara – pavillons dont le plus bel exemple est le By 拏d 拏in, ancienne demeure particulière devenue temple lors de la conversion de son maître (1052) – s’ajoutèrent d’élégantes résidences seigneuriales où maisons et jardins s’imbriquaient étroitement. Dans ce cadre, et plus particulièrement après la fermeture du Japon en 894, apparut une peinture spécifiquement japonaise dite yamato-e . Les plus anciens exemples, dont les thèmes rappellent ceux des descriptions chinoises, traitent des quatre saisons, des sites célèbres, des travaux des mois et des récits ou biographies (monogatari-e ); biographies de princes comme dans le cas du Roman de Genji , ou biographies de prêtres et histoires des temples comme dans l’Histoire du mont Shigi (Shigisan enji) . Dans une atmosphère sereine où chantent les couleurs, les scènes ont pour cadre une architecture dont l’artiste a enlevé le toit. La vivacité des événements exposés ainsi que la liberté du tracé peuvent aller jusqu’à la caricature comme dans les Caricatures d’oiseaux et d’animaux (Ch 拏j giga) du K 拏zanji près de Ky 拏to, satire de la vie bouddhique attribuée au moine Kakuy (Toba-s 拏j 拏, 1053-1140). Ainsi le goût japonais était né, il s’était libéré du modèle chinois pour traduire ces siècles de rêve que fut pour certains l’époque des Fujiwara.

5. L’époque de Kamakura (1192-1333)

Le gouvernement des gens de guerre

Cependant une nouvelle société allait naître, coulée au moule plus rude des chefs militaires portés en avant par la victoire des Minamoto en 1185. Minamoto no Yoritomo, devenu chef de clans après de multiples guerres contre ses parents, s’était installé à Kamakura dans des fiefs relativement éloignés de la cour et dont l’empereur lui avait donné l’intendance. En 1192, il reçut, toujours de l’empereur, le titre de généralissime, ou sh 拏gun; ainsi se trouvait couronnée l’ascension des hommes de guerre, commencée trente ans plus tôt. Le sh 拏gun , dont le titre complet et original est sei-i-tai sh 拏gun , était d’abord le chef d’état-major de l’armée envoyée pour combattre les barbares. L’histoire japonaise en fait mention pour la première fois en 720; le titre n’était alors porté que temporairement, pendant la durée d’une expédition. Il fut attribué par l’empereur Go-Toba (règne 1185-1198) à Yoritomo, mais cette fois à vie et de façon quasi héréditaire.

Établi dans une région éloignée de la capitale, où les magnats locaux n’avaient toujours reconnu qu’à court terme l’autorité centrale, Yoritomo eut l’habileté de faire extérieurement profession de loyalisme à l’égard de l’empereur et de faire entériner ses actes par ce dernier. Cette attitude lui permit d’attirer à lui tous les hauts fonctionnaires pourvus de titres de noblesse trop modestes pour pouvoir prétendre à quelque avancement à la cour. En peu de temps, le sh 拏gun disposa ainsi d’une administration de qualité, qui ne redoutait aucune innovation et dont le réalisme allait permettre une politique souple et efficace, à la mesure des problèmes complexes qui se posaient à lui. Le sh 拏gun se trouvait à la tête d’un territoire constitué d’une multitude de parcelles indépendantes et disparates, tant sur le plan des règles générales et des procédés de gestion que sur celui de la justice. De plus, les anciennes autorités provinciales s’étaient transformées en autant de propriétaires disposant de ces clients armés qui constituaient l’élément dynamique de la classe des guerriers. Échappant à toute autorité centrale, les terres pouvaient être cédées ou partagées, créant un ensemble mouvant, instable. Avec l’accord de la cour, le sh 拏gun , dont le gouvernement porte traditionnellement le nom de bakufu (littéralement «gouvernement de la tente») par allusion aux camps militaires volants des anciens sh 拏gun temporaires, créa un corps de commissaires aux problèmes militaires (shugo ) et un corps d’intendants (jit 拏 ) chargés de la gestion économique et fiscale; il institua de plus, à son avantage, un impôt de 20 p. 100 sur les récoltes. En fait, il s’agissait d’une élimination des cadres administratifs impériaux par les rouages d’une organisation nouvelle d’essence féodale. Au sommet, en effet, les principes appliqués furent ceux d’une étroite interdépendance d’homme à homme; seigneur et vassal étaient unis par les liens quasi parentaux qui dépassaient les obligations contractuelles et celles mêmes de la famille. À la base de tout était la loyauté et ainsi s’élabora peu à peu un code de la bonne conduite du samurai, code qui recevra plus tard, au XVIIe siècle, le nom de Bushid 拏 . C’est lui qui désormais régit dans l’honneur et le don de soi l’existence de tout gentilhomme; ce dernier reçut une part active et bien précise dans la vie de la société. Soulignons en passant qu’il n’en était pas de même pour tous ceux qui ne relevaient pas de ce code. À sa mort, survenue accidentellement en 1199, Yoritomo laissait ses terres dotées d’une administration transformée et désormais adaptée aux disparités régionales; ce pays soumis au bakufu était aussi relativement prospère, grâce à l’appoint des relations commerciales avec la Chine des Song. Après le long repli du pays sur lui-même au temps de Heian, l’époque de Kamakura devint un nouveau moment de profonde pénétration de la sensibilité nippone par les idées et doctrines venues du continent, arrivant à point nommé pour alimenter et vivifier la gestation sociale et intellectuelle du nouveau Japon.

La régence des H size=5拏j size=5拏 et les Mongols

La succession de Yoritomo échut à la familleH 拏j 拏, descendant de Taira no Sadamori et dont le chef, sous le titre de shikken (régent) de Kamakura, gouvernera en fait le Japon de 1200 à 1333, c’est-à-dire à peu près toute l’époque dite de Kamakura (Kamakura jidai ). Ce passage du pouvoir aux mains de H 拏j 拏 Tokimasa (1138-1215), dont Yoritomo avait épousé la fille, se traduisit par une expansion considérable des terres soumises au bakufu , car, précédemment nommé gouverneur de Ky 拏to en 1185, Tokimasa apportait au domaine des sh 拏gun toutes les grandes propriétés de la région de Ky 拏to. L’ampleur soudaine prise par l’étendue des territoires soumis au nouveau gouvernement amena la normalisation des règlements; les lois étaient dures mais, tout bien pesé, bénéfiques au paysan à qui elles laissaient la liberté de vendre ses terres et accordaient le soutien d’une justice attentive à le protéger. Les H 拏j 拏 paraissaient donc devoir tenir longtemps le pays en main; mais, outre que leur absence de liens consanguins avec la cour leur donnait une situation plus précaire que celle des régents du passé, ils durent faire face à l’invasion mongole, péril inconnu jusqu’alors, et toute leur puissance matérielle, tout leur prestige aussi s’usèrent à orchestrer l’effort de résistance qui unit un moment toutes les volontés.

K bil y kh n, en effet, devenu maître de la Chine et de la Corée, avait entendu vanter les richesses du Japon dont, dès 1268, il prétendit exiger un tribut. Ses exigences restèrent sans effet, car les Japonais avaient perdu l’habitude de toute allégeance politique au continent. Le Kh n passa donc aux actes et envoya, en 1274, une première flotte convoyant un corps expéditionnaire de trente mille Coréens et Mongols. L’expédition n’eut pas de suites immédiates car, à peine débarquées, les troupes repartirent. Mais, en 1281, une seconde armée mongole, beaucoup plus importante, parvint à prendre pied et il fallut aux Japonais plusieurs semaines d’un combat acharné, ainsi que l’intervention d’un typhon providentiel, pour forcer les Mongols à se replier. Le péril permit un moment l’union nationale et les régents H 拏j 拏 réussirent à rassembler la classe militaire, tandis que la cour impériale, toutes querelles cessantes, faisait cause commune avec elle. On renforça les ports existants et l’on construisit au Nord-Ky sh un mur de défense côtière (genk 拏bori ), dont de longs fragments subsistent encore aujourd’hui, ensevelis dans les sables.

Cette belle résistance marqua paradoxalement le début de la décadence des H 拏j 拏. Toutes ces mesures de salut national avaient en effet coûté très cher; il était d’autre part impossible de récompenser selon la coutume la vaillance des samurai, puisque cette guerre purement défensive n’avait donné lieu à aucune conquête de territoires, tandis que les domaines des seigneurs étaient appauvris car les récoltes, dans la tourmente de la mobilisation, n’avaient pu se faire. Autant de difficultés qui se conjuguaient malencontreusement avec l’esprit nouveau qui, peu à peu, envahissait alors le sh 拏gunat. Tant que le bakufu, en effet, avait tenu sa force des clans guerriers de l’Est, la haute société avait fait corps avec le reste de la population dont elle partageait la vie sinon les fonctions. Mais, dès que la cour de Ky 拏to fut englobée dans le domaine sh 拏gunal, il se créa à son image une cour à Kamakura. Malgré les lois somptuaires, un fossé se creusa entre la pseudo-cour et les milieux provinciaux. Après l’attaque mongole, le processus s’accéléra car, dès lors, dans l’euphorie de la victoire, il ne fut plus question ni de frugalité ni de simplicité, vertus traditionnelles du guerrier. La décadence commençait et quand le trône de Ky 拏to échut à un empereur énergique, Go-Daigo (règne 1318-1339), celui-ci n’eut, en 1333, qu’à accepter l’aide que lui offrait un puissant vassal, Ashikaga Takauji, pour abattre le dernier des régents H 拏j 拏 et l’amener au suicide avec ses deux cents derniers fidèles.

Le renouveau culturel

Le Japon de l’époque de Kamakura connut ainsi des années angoissantes et des bouleversements sociaux qui expliquent peut-être la couleur tout à fait particulière de la civilisation de cette époque, rude et mystique. Ce moment de l’histoire japonaise connut en effet un vif renouveau philosophique et religieux. Les chefs religieux, et cela était une nouveauté, ne furent plus des courtisans, mais des personnes plus humbles, et parfois même sorties du peuple dont le sort les intéressait au plus haut point. Ainsi naquit la tendance à un égalitarisme qui englobait tant l’aristocratie que le vulgaire, tant les hommes que les femmes. À l’école amidiste de H 拏nen, prônant l’amidisme de la «Terre pure» (J 拏do ), s’adjoignit bientôt la «vraie secte de la Terre pure» (J 拏do shinsh ), proclamant non plus seulement la vertu d’une foi simple, sans temple ni livre ni rituel, mais la valeur salvatrice d’une seule invocation à Amida («Namu Amida Butsu », ou «Nembutsu »). La communauté de vie possible entre religieux et laïcs ainsi que la simplicité des obligations réduites à leur plus mince expression contribuèrent à répandre largement dans le peuple cette doctrine du nouvel amidisme monothéiste

Mais les hommes d’action qu’étaient les vassaux du sh 拏gun furent davantage sensibles aux enseignements de la secte Zen, issue du Chan chinois et qui répondait mieux à leurs aspirations. Introduite au Japon par Eisai (1141-1215), cette secte affirmait la valeur de l’enseignement oral et des paradoxes, cependant qu’elle niait tout autant que l’amidisme les vertus d’une longue étude érudite. Il s’agissait donc encore d’une méthode de salut mise à la portée de tout un chacun, que ce fût le Zen d’Eisai ou celui, plus enclin à la méditation, de son disciple D 拏gen (1200-1253). Les deux branches mettaient en effet avant tout l’accent sur la dure discipline personnelle, la nécessité d’un mode de vie rigoureux et autorisaient la libération par des gestes inspirés, toutes choses permettant de métamorphoser par la réflexion les multiples actes de la vie quotidienne. Ce fut par excellence, et s’il fallait définir socialement les systèmes de pensée, la philosophie des samurai .

D’autres esprits cependant étaient trop occupés par les misères du temps pour se déclarer satisfaits, tel Nichiren (1222-1282). Critiquant tout à la fois le mysticisme ésotérique du Shingon, la dévotion creuse de l’amidisme, le négativisme du zen et le ritualisme des autres sectes, ce moine révolutionnaire voulut tout supprimer pour revenir à l’antique pureté du tendai. Poussé par son ardeur patriotique, il rechercha, suscitant un fort courant de nationalisme, les éléments d’une religion qui pourrait être au service du pays. Ses attaques politiques, ses campagnes armées faillirent lui coûter la vie; sa peine commuée en bannissement, il conserva jusqu’à la mort sa combativité au service de la foi.

Le cadre architectural de la vie changea aussi pour se conformer aux goûts des nouveaux maîtres et, au luxe des Fujiwara, succéda la sobre élégance des sh 拏gun . Au style national (way 拏 ) dont s’étaient nourris les aristocrates de l’époque Heian se substitua, sans toutefois l’éliminer complètement, le nouveau style chinois des Song (karay 拏 ) qui avait déjà été adopté, dès la fin du XIe siècle, pour la reconstruction du T 拏daiji. Aux traditionnelles couvertures rectilignes se mêlèrent ainsi peu à peu des toits aux fortes courbures et aux coins très relevés, procédé élégant et efficace pour assurer le maximum de surface couverte. Cela se doubla d’un calibrage de toutes les parties de l’édifice afin d’épargner les frais de main-d’œuvre, et seule la forme des toitures relevées vers le ciel témoigna du luxe sans fioriture qu’aimait cette société. Un exemple particulièrement typique de cette simplicité voulue est le Shariden de l’Engakuji à Kamakura. La simplicité confine là à la rusticité, cette dernière s’harmonisant admirablement à la fragile beauté des arrangements de fleurs (ikebana ) ou à l’intimité méditative de la cérémonie du thé (cha no yu ), toutes pratiques qui s’épanouiront au siècle suivant.

Ainsi se bâtit un nouveau monde japonais qui, aux féeries de Heian, préféra le réalisme, le dynamisme et la violence avec ce qu’ils impliquent, par contraste, de raffinement mystique. Hauts faits et grandes batailles vivent encore aujourd’hui dans des peintures comme les Récits illustrés des Fujiwara (Eiga monogatari ) ou les Récits de la guerre de Heiji (Heiji monogatari ) qui, pour relater des faits plus anciens, n’en portent pas moins la griffe vive et mouvementée de leur époque. La même force apparaît dans ces longs défilés de monstres que proposent les images édifiantes, le rouleau des Maladies (Yamai no s 拏shi ), celui des Damnés faméliques (Gaki z 拏shi ) ou celui des Enfers (Jigoku z 拏shi ). Pour comprendre tout ce que cette époque de Kamakura a apporté de puissance et de virilité à la civilisation japonaise, peut-être suffirait-il de regarder le Portrait de Minamoto no Yoritomo , dont la composition sobre et vigoureuse indique à elle seule tout ce à quoi tendait la nouvelle société.

6. La période Ashikaga (1333-1568)

Mal connue, parfois décriée, la période Ashikaga s’étend sur deux siècles de troubles: piraterie dans la mer du Japon, querelles dynastiques, guerre féodales pour finir. Les nouveaux sh 拏gun installèrent à Ky 拏to une cour princière, où ils apprirent la douceur des mœurs nobles de la capitale impériale. Cependant, les sh 拏gun Ashikaga, aux goûts fastueux, contribuèrent à la naissance d’une culture nouvelle. Ils ouvrirent le Japon à la Chine. S’ils perdirent eux-mêmes la rudesse des guerriers, ils permirent à leurs lieutenants de découvrir le monde extérieur. La petite pièce de billon importée de Chine ouvrit les marchés du Japon. Certes, des magnats locaux et régionaux s’emparèrent du commerce. De batailles en conquêtes, ils spolièrent les provinces, les divisèrent en fiefs. Ils oublièrent les honneurs des Ashikaga; ambitieux, ils rêvaient de réunifier le Japon. Mais ils conservèrent l’enseignement des années de souffrance. S’éliminant les uns les autres, ils édifiaient au Japon un monde nouveau, rude mais ouvert.

Le schisme dynastique du Nord et du Sud (1336-1392)

L’empereur Go-Daigo (règne 1318-1339) participa à un premier complot contre le pouvoir de Kamakura, en 1331. La conspiration fut découverte, l’empereur exilé. Mais les partisans de celui-ci ne capitulaient pas. Afin de les réduire, Kamakura dépêcha vers Ky 拏to l’un des magnats du Kant 拏, Ashikaga Takauji (1305-1358), qui, faisant volte-face, occupa la capitale et y rétablit l’empereur (1333). La même année, un autre magnat du Kant 拏, Nitta Yoshisada (1301-1338), renversa le gouvernement sh 拏gunal de Kamakura. Go-Daigo entendait prendre le pouvoir. Takauji, mécontent, se révolta, dut fuir en Ky sh , revint en force à Ky 拏to et y fit introniser un second empereur. Go-Daigo se réfugia dans les montagnes au sud de Nara (1336). Jusqu’en 1392, il y eut deux lignées impériales, celle du Nord à Ky 拏to et celle du Sud. Takauji se débarrassa de ses rivaux, notamment de Yoshisada, et se fit nommer sh 拏gun (1338).

Les guerres civiles ne cessèrent jamais tout à fait, pendant la durée du schisme dynastique. La désagrégation des sh 拏en s’achevait. Tandis que le titre de kokushi , gouverneur impérial de province, tombait en désuétude, le sh 拏gun Ashikaga nommait un shugo dans chacune des provinces. le shugo à son tour nommait, parmi ses fidèles, des jit 拏 , intendants des sh 拏en. Les jit 拏 touchaient la moitié des redevances dues par les habitants des sh 拏en aux titulaires de ceux-ci, qui avaient perdu tout pouvoir sur leurs terres. En revanche, les jit 拏 devenaient capables d’entretenir une clientèle, et les shugo s’attachaient les jit 拏 comme des vassaux. Ainsi, une société féodale s’ébauchait lentement. Les shugo qui acquéraient peu à peu un pouvoir effectif sur les terres de leur province, aux XIVe et XVe siècles, sont appelés shugo- daimy 拏 .

Muromachi

Les sh 拏gun Ashikaga eurent beaucoup de mal à juguler l’indiscipline des shugo-daimy 拏. Ils attachèrent à leur administration les plus influents de ces derniers, dans la région de Ky 拏to. Il y eut le shitsuji , intendant du domaine sh 拏gunal, et le kanrei , responsable du gouvernement sur l’ensemble des shugo-daimy 拏 . Un Kant 拏-kanrei était spécialement chargé de la garde des régions de l’Est. Dans la majorité des cas, ces offices n’étaient pas transmis héréditairement dans une seule famille, mais étaient confiés tour à tour à des familles en nombre restreint, alliées aux Ashikaga par des liens particuliers. Ce système fut bientôt la cause de graves conflits.

De la fin du XIVe siècle au premier tiers du XVe, le Japon connut une période de stabilité relative. Le prestige des Ashikaga ne fut jamais plus grand que sous Yoshimitsu (1358-1408), petit-fils de Takauji. Il fit construire en 1378 le palais des Fleurs, résidence des sh 拏gun , à Muromachi, quartier de Ky 拏to qui laissa son nom (Muromachi jidai ) à la période historique pendant laquelle régnèrent les sh 拏gun Ashikaga. Par ailleurs, Yoshimitsu réussit à réconcilier les deux dynasties impériales, en 1392, mettant ainsi fin au schisme qui avait duré plus d’un demi-siècle. Il noua des relations officielles avec la cour des Ming. Après sa retraite (1394), il fit bâtir dans un domaine de Ky 拏to le pavillon d’Or (Kinkaku), qui devint le centre d’une culture nouvelle, alliant à l’inspiration des guerriers le goût raffiné de la noblesse de la capitale impériale.

Par la suite, la situation se dégrada progressivement. Yoshinori (1394-1441), sixième sh 拏gun Ashikaga, combattit avec succès une révolte qui avait éclaté à Kamakura, mais fut tué par trahison, en 1441. La paix revint, grâce à l’intervention des Hosokawa, l’une des familles parmi lesquelles pouvait être nommé le kanrei , et des Yamana, l’une des familles à qui pouvait être confiée la garde de Ky 拏to. A partir de cette époque, le pouvoir glissa insensiblement aux mains des grands shugo-daimy 拏 , qui avaient accès aux plus hauts offices du gouvernement sh 拏gunal.

Pourtant, Yoshimasa (1436-1490), huitième sh 拏gun Ashikaga, sut provoquer une renaissance culturelle. À l’instar de son aïeul Yoshimitsu, il fit édifier à Ky 拏to le pavillon d’Argent (Ginkaku) où il se retira, pour promouvoir les arts et les lettres qui devenaient plus populaires, et qui par ailleurs se trouvaient davantage influencés par le zen et par la civilisation des Ming. Mais son «règne» fut agité par les «troubles d’ 牢nin» (1467-1477), opposant les Hosokawa, auxquels s’étaient alliés les shugo-daimy 拏 de l’Est, aux Yamana, derrière lequels s’étaient rangés ceux de l’Ouest. Ky 拏to fut dévasté, tandis que les guerres féodales proprement dites commençaient dans les provinces.

Les relations avec la Chine

Jusque dans les guerres féodales, la période Muromachi fut marquée par les relations avec la Chine. Après les tentatives d’invasion mongole, des pêcheurs des îles japonaises du Sud-Ouest s’étaient aventurés vers le continent. À la fin de la période Kamakura, ils allaient piller les côtes de la Corée et de la Chine. On les appelait wak 拏 , «pirates japonais». L’épuisement provoqué par la défense contre les wak 拏 fut à l’origine de la chute du Kaoli. Sous Muromachi, leurs raids s’étendirent sur la côte chinoise; ils remontèrent parfois le Yangzi.

À mesure que le pouvoir politique s’affermissait au Japon, le sh 拏gun fut naturellement amené à s’intéresser à ce mouvement de navigation entre l’archipel et le continent. Yoshimitsu fut le premier, en 1401, à solliciter des relations officielles avec la cour des Ming. Trois ans plus tard, celle-ci accorda à la délégation sh 拏gunale un kang 拏fu : celui-ci était un diplôme officiel accordé généralement aux peuples payant tribut à l’empereur de Chine; il était déchiré en deux au milieu des inscriptions; chacune des deux parties contractantes conservait une moitié, de telle façon qu’à la rencontre suivante, les partenaires pussent se reconnaître en accordant les deux moitiés. Yoshimitsu s’était fait au moins implicitement tributaire de la cour des Ming, en se disant «roi du Japon». Son fils y trouva quelque irrévérence à l’égard de l’empereur du Japon et suspendit le commerce avec la Chine. Celui-ci reprit sous Yoshinori. Initialement, il était géré par les bonzes zen des Cinq Montagnes (Go-Zan). Plus tard, des shugo-daimy 拏 se disputèrent ce commerce en extension, l’affermèrent à des marchands, réservant au sh 拏gun une part des redevances. Le Japon exportait surtout du soufre, du cuivre et des sabres, et importait des pièces de monnaie en cuivre, de la soie grège, des médicaments et des livres.

Lorsque le commerce officiel fut organisé, les wak 拏 se débandèrent: les uns s’agglutinèrent aux groupes de pirates chinois, les autres se firent corsaires au service des shugo-daimy 拏 . Ils provoquaient des rixes entre les flottes des différents shugo-daimy 拏 , jusque dans les ports chinois. Les autorités Ming refusèrent alors de reconnaître le caractère officiel du commerce qui n’en continua pas moins officieusement.

L’économie intérieure du Japon

Le commerce avec la Chine fit prospérer les ports japonais de Ky sh , comme Hakata ou Hirado, plus tard ceux de la mer Intérieure, comme Hy 拏go ou Sakai. Les riverains participaient au négoce, une classe marchande naissait dans les agglomérations importantes: Sakai, Nara, Ky 拏to. L’importation de la monnaie chinoise activa la circulation des marchandises, provoqua l’ouverture de marchés régionaux.

Les guerres féodales, bien loin de retarder l’évolution économique, favorisèrent l’invention, l’initiative personnelles. Les guerriers qui avaient acquis un territoire important s’enorgueillissaient de fonder une ville autour de leur château, encourageaient les défrichements. Après le ravage des batailles, des provinces entières purent bénéficier d’une paix organisée.

Les guerres féodales

Après les troubles d’ 牢nin, non seulement les shugo-daimy 拏 se disputèrent la prépondérance, mais encore des hobereaux obscurs partirent à la conquête des provinces. Ainsi commencèrent les guerres féodales, au cours desquelles «les petits évincèrent les grands». Par exemple, les H 拏j 拏, d’origine mal connue (on les appelle H 拏j 拏 postérieurs, afin de les distinguer des H 拏j 拏 sous Kamakura), chassèrent le Kant 拏-kanrei et s’installèrent d’Izu à la plaine actuelle de T 拏ky 拏. Les shugo disparaissaient; seuls demeuraient les daimy 拏 , qui s’attachaient non plus des jit 拏 , mais de véritables vassaux liés par serment, à qui ils concédaient non plus une charge dans des sh 拏en , mais des fiefs. La féodalité japonaise différait de celle d’Europe occidentale: d’une part, l’inégalité entre seigneur et vassal y était nettement marquée; d’autre part, l’empereur, resté souverain, ne fut jamais lui-même un seigneur féodal proprement dit; et enfin, l’État ne fut jamais complètement perdu de vue.

De la fin du XVe siècle au milieu du XVIe, l’anarchie fut pourtant presque totale. Les plus grands shugo-daimy 拏 guerroyaient entre eux. Ainsi, les Hosokawa et les 牢uchi se disputèrent le privilège du commerce chinois. Les seconds l’emportèrent; ils se taillèrent un fief de six provinces: Nagato, Su 拏 et Iwami, à l’extrémité ouest de Honsh , Buzen, au nord-est de Ky sh , en face de Nagato, enfin Izumi et Kii, au sud d’ 牢saka. Mais les 牢uchi furent évincés par l’un de leurs vassaux, les Sue, qui eux-mêmes furent éliminés, quelques années plus tard (1555), par les M 拏ri, petits jit 拏 de la province d’Aki.

Dans d’autres régions, des personnages plus importants s’apprêtaient à aller prendre le pouvoir à Ky 拏to. Il en était ainsi de Takeda Shingen (1521-1573), de la famille des shugo de Kai, qui battit Tokugawa Ieyasu, résista à Oda Nobunaga, et qui disputait la suprématie à son voisin Uesugi Kenshin (1530-1578). Celui-ci tenait Echigo du dernier Kant 拏-kanrei et, après la mort de son rival Shingen, progressa vers l’ouest, le long de la côte de la mer du Japon. Il s’apprêtait à marcher sur Ky 拏to pour livrer bataille à Oda Nobunaga, lorsqu’il mourut subitement.

La réunification du Japon allait être l’œuvre des nouveaux guerriers qui ne devaient rien au pouvoir de Muromachi.

7. La période postféodale (1568-1839)

L’arrivée des Occidentaux et la fin des guerres féodales

Vers 1543, les Portugais abordèrent Tanegashima, petite île au sud de Ky sh ; en 1549, saint François Xavier débarquait à Kagoshima. Durant son séjour de plus de deux ans, François se rendit à Ky 拏to ravagé par la guerre civile, puis fonda les premières églises dans la région de Yamaguchi et dans celle de Funai, en l’île de Ky sh , dont le seigneur 牢tomo allait plus tard se convertir au christianisme. Après le départ de François, cette religion se propagea rapidement, sous la protection des daimy 拏 convertis. Les marchands portugais, bientôt suivis par les Espagnols, puis par les Anglais et les Hollandais, fréquentaient les ports de Hirado, Hakata, Funai (Ky sh ), Sakai au sud d’ 牢saka et Anotsu dans la baie de Nagoya. La Société de Jésus, de son côté, prit en concession Nagasaki dont elle monopolisa le commerce, en particulier celui de la soie grège.

Face à la pénétration occidentale, les Japonais ne restèrent pas inactifs. Pour le compte des maîtres successifs du Japon et des daimy 拏 , des navires essaimèrent dans les mers bordant la Chine et les pays d’Asie du Sud-Est. Le premier, Toyotomi Hideyoshi accorda une patente aux négociants qu’il voulut distinguer de ceux qu’il considérait comme des aventuriers. Au début du XVIIe siècle, Tokugawa Ieyasu réglementa cette patente: elle devait être attribuée à un navire pour un seul voyage à destination d’un port étranger déterminé. Plus de trois cents patentes furent ainsi délivrées pendant le premier tiers du XVIIe siècle. Les navires mettaient environ quinze jours pour gagner Formose, un mois pour atteindre le détroit de Malacca; ils jaugeaient 250 à 300 tonneaux en moyenne et certains jusqu’à 800 tonneaux. Les Japonais avaient appris à utiliser le compas et l’astrolabe. Ils se dirigeaient vers les ports de Formose, vers celui de Macao en Chine continentale, ceux des Philippines, de l’Indonésie, de l’Indochine et du Siam. Il y eut des quartiers japonais à Manille, Tourane, Haiphong, Phnom Penh et Ayutiya. Transportés par des navires étrangers, les produits japonais atteignirent les marchés de l’Inde et de l’Iran et parvinrent même jusqu’à Basra et Moka.

Cependant, le pays avait retrouvé son unité. Oda Nobunaga (1534-1582), petit seigneur de la région de Nagoya, conquit un fief important et fit son entrée à Ky 拏to en 1568. Après avoir feint de rétablir l’autorité du sh 拏gun , il exila celui-ci; il allait réaliser l’unification politique du Japon, lorsqu’il mourut victime de la révolte de l’un de ses lieutenants, en 1582. Un autre de ses lieutenants, Toyotomi Hideyoshi (1536-1598), de fort modeste origine, acheva son œuvre, en 1590, en pacifiant le nord de Honsh , après avoir conquis Ky sh et la plaine d’Edo. Il bénéficia des plus hautes distinctions de la cour impériale et entreprit l’unification économique et administrative du Japon: les paysans furent désarmés, les arpentages furent commencés sur toute l’étendue du territoire, l’artisanat et le commerce furent encouragés. Afin de protéger l’expansion japonaise et d’assurer la paix à l’intérieur, il lança par deux fois (1592 et 1597) son armée en Corée. Mais il mourut en 1598, tandis que la guerre piétinait, après l’intervention massive des Ming. Il laissait un jeune successeur qu’il avait confié à cinq tuteurs. L’un de ceux-ci, Tokugawa Ieyasu (1543-1616), petit-fils de daimy 拏 , s’était lui-même taillé un fief à l’est de Nagoya, lorsqu’il fit serment de fidélité à Nobunaga. Il se soumit par la suite à Hideyoshi. Celui-ci fit transférer son fief dans la plaine de l’actuel T 拏ky 拏, que l’on appelait alors Edo et qui devint la capitale des sh 拏gun Tokugawa. Il refusa de participer à l’expédition en Corée et, dès qu’il devint tuteur de Hideyori, successeur de Hideyoshi, il négocia la paix avec les Ming. Décidé à supplanter les Toyotomi, il provoqua leurs fidèles qu’il vainquit à la bataille de Sekigahara (1600). Il reçut l’hommage des daimy 拏 qui avaient survécu à ce conflit décisif et fut nommé sh 拏gun en 1603; il légua de son vivant ce titre à son fils. Ayant confiné les Toyotomi dans le château d’ 牢saka, il les assiégea et les accula à l’extermination (1614-1615). À sa mort, il avait mis fin définitivement aux guerres féodales et avait fondé une nouvelle dynastie de sh 拏gun .

Le régime des Tokugawa

Comme Ieyasu, le deuxième sh 拏gun Tokugawa transmit avant sa mort sa charge à son propre fils. À partir de la quatrième génération, un messager accomplissant une simple formalité portait de Ky 拏to à Edo la charte impériale donnant mandat au nouveau sh 拏gun de légiférer sur tout l’Empire. Ainsi, la dynastie sh 拏gunale des Tokugawa dura jusqu’en 1867. Au milieu du XVIIIe siècle, le pouvoir personnel du sh 拏gun était encore effectif; par la suite, il tendit à devenir honorifique. Assisté d’un conseil, le sh 拏gun , bien que sujet de l’empereur, avait autorité sur tout le Japon. Responsable de l’ordre à l’intérieur, il convoquait les armées seigneuriales et les commandait, il était préposé aux relations avec les pays étrangers et décidait de la guerre et de la paix.

Les compétences du sh 拏gun ne furent pas prédéterminées par un statut, mais progressivement établies dans les faits. Sa lignée ne fut respectée que dans la mesure où on lui reconnaissait le pouvoir d’imposer la paix, à l’extérieur comme à l’intérieur. Or, la paix supposait la soumission des chrétiens, la bonne entente avec les pays étrangers et la suppression des guerres privées dans l’Empire.

Le christianisme

Nobunaga n’avait pas réservé un mauvais accueil au christianisme qui lui parut sans doute une doctrine apte à rivaliser avec les sectes bouddhiques contre lesquelles il avait été en lutte. Hideyoshi, quant à lui, craignant probablement que la propagation du christianisme ne fût le prélude à une invasion armée des Occidentaux, en interdit la prédication; mais si, d’une part, il fit exécuter vingt-six chrétiens en 1597, il eut soin d’autre part de se montrer relativement tolérant, pour ménager le commerce avec les Portugais à Nagasaki. Enfin, Ieyasu paraît avoir été indifférent aux problèmes religieux; cependant, lorsqu’on découvrit une chrétienne dans l’entourage de son fils, sh 拏gun en titre, il ne s’opposa pas à la persécution. Désormais, les chrétiens furent traqués, un grand nombre d’entre eux furent expulsés du Japon en 1614, et, par la suite, ceux qui furent découverts dans le pays furent presque tous exterminés, avant la fin du XVIIe siècle. Le christianisme fut jugé incompatible avec l’ordre intérieur, parce que trop lié à des pouvoirs étranges.

La restriction du commerce extérieur

Le christianisme, il est vrai, ne jouait plus le rôle de stimulant commercial qu’il avait eu au XVIe siècle. Cette évolution était due à la transformation des relations extérieures du Japon. Ieyasu avait entretenu des correspondances avec nombre de souverains ou de gouverneurs de l’Asie du Sud-Est; il avait également offert une escale japonaise aux courriers espagnols reliant les Philippines et le Mexique. Or, les Espagnols renoncèrent à la traversée de l’océan Pacifique, tandis que, par ailleurs, les Hollandais se rendaient maîtres de Batavia (Djakarta). Ainsi, à l’avancée d’un pays protestant correspondait l’arrêt du progrès des pays catholiques. Les Anglais, quant à eux, se retirèrent pour un temps de la compétition. En outre, l’expansion japonaise allait bientôt stagner. Des marchands japonais disputèrent sans succès aux Hollandais la prépondérance à Formose. Les guerriers japonais avaient été assez nombreux au Siam pour y jouer un rôle politique important, mais ils en furent chassés en 1630. Le gouvernement du sh 拏gun réagit en renforçant la réglementation des navires patentés, mais abandonna bientôt la partie. En 1635, il interdit à tout Japonais de se rendre à l’étranger, sous peine de mort: c’était la fin de la première expansion japonaise.

En hiver 1637-1638, une révolte éclatait dans la presqu’île de Shimabara et dans l’île d’Amakusa, au sud de Nagasaki: aux paysans s’étaient joints tous les mécontents, anciens fidèles des Toyotomi et guerriers en chômage; leurs chefs étaient chrétiens. Le gouvernement sh 拏gunal fit appel aux Hollandais, afin de hâter la répression, et pour les mettre à l’épreuve: ils avaient en effet toujours insisté sur la distinction entre le catholicisme et le protestantisme. Après l’écrasement des émeutes de Shimabara, le Japon modifia radicalement sa diplomatie. Dès 1639, il refusa toute relation avec le Portugal et l’Espagne. Lorsque, l’année suivante, des négociateurs portugais se présentèrent à Nagasaki, le gouvernement fit brûler le navire, exécuter soixante et un d’entre eux et renvoyer treize hommes de l’équipage à Macao. En 1641, il fit transférer le comptoir néerlandais de Hirado dans une île artificielle (Deshima) en avant du port de Nagasaki, interdisant aux Hollandais de la quitter et de célébrer leur culte. Les Chinois, pour leur part, avaient été confinés dans un quartier de Nagasaki, à partir de 1635. Désormais, seul ce port demeurait ouvert aux Chinois et aux Hollandais, à l’exclusion de tous autres étrangers. Mais cette fermeture du Japon, qui ne fut toujours que relative, se trouva aggravée encore par les troubles qui survinrent dans les mers proches, à la suite du changement de la dynastie impériale de Chine, en 1644. Les fidèles de l’ancienne dynastie des Ming organisèrent en particulier une véritable thalassocratie, ayant pour base l’île de Formose et tendant à monopoliser le commerce maritime chinois. Par ailleurs, la nouvelle dynastie des Qing interdit le commerce extérieur, de 1661 à 1684. Pendant ce temps, le Japon développa ses productions, diminuant ainsi les besoins d’importations, et s’inquiéta des dommages que lui causaient ses exportations d’argent, puis de cuivre. Ainsi, le gouvernement limita, en 1685, le volume global du commerce extérieur et, par la suite, le nombre réglementaire des vaisseaux chinois ou hollandais autorisés annuellement à entrer à Nagasaki: le nombre des bateaux chinois fut ainsi progressivement ramené de quatre-vingts en 1698, à dix en 1791. Sous les Tokugawa, il n’y eut jamais de relations officielles entre le Japon et la Chine. La Corée envoya douze délégations à Edo entre 1607 et 1811. Les îles Ry ky versaient un tribut aux Tokugawa, par l’intermédiaire du fief de Satsuma qui revendiquait la souveraineté sur ce petit archipel. Les Pays-Bas restèrent le seul de tous les États occidentaux à entretenir des relations diplomatiques avec le Japon, jusqu’au milieu du XIXe siècle. En bref, les Tokugawa avaient préféré le repli à la guerre.

La division du territoire et sa répartition

À l’intérieur comme à l’extérieur, la paix fut le souci premier des gouvernants sous les Tokugawa. Ieyasu s’était approprié bien plus de la moitié du territoire de l’Empire, par conquête ou par confiscation. Mais il concéda une grande partie de ses terres à ses fils, à des parents sûrs, ainsi qu’aux vassaux qui lui avaient été fidèles dès avant sa prise du pouvoir et dont il fit des daimy 拏 . Il confirma leur fief aux daimy 拏 qui, lui ayant résisté d’abord, finirent par se soumettre. Il restait au sh 拏gun un grand domaine, représentant à peu près le quart des revenus seigneuriaux de tout le Japon. Ce domaine, qui n’était pas d’un seul tenant, s’étendait autour d’Edo, s’étirait en direction de Nagoya, puis d’ 牢saka à Nagasaki, deux villes sh 拏gunales; il était disséminé sous forme d’enclaves, de point stratégique en point stratégique. Au milieu de Honsh , les daimy 拏 alliés aux Tokugawa opposaient leur masse compacte aux daimy 拏 soumis, plus nombreux au nord, à l’ouest et en Shikoku et Ky sh . Tous les daimy 拏 étaient astreints de résider à Edo, un an sur deux en règle générale; ils avaient néanmoins un gouvernement autonome dans leur fief. On pourrait considérer le sh 拏gun comme l’un d’entre eux, spécialement habilité par la cour impériale à exercer pleinement le pouvoir politique, qui reviendrait de droit et fondamentalement à celle-ci. Et si la subordination au sh 拏gun des daimy 拏 , hiérarchisés aussi selon le code de la noblesse impériale, découlait encore largement des liens de vassalité qui survivaient à la période féodale proprement dite, elle n’empêchait pas ces grands seigneurs d’être d’authentiques gouverneurs dans leur fief, assimilé en quelque sorte à une circonscription administrative. Ainsi, le sh 拏gun qui, à l’origine, avait acquis le pouvoir par la force était reconnu par mandat impérial comme garant de la paix intérieure, équivalant à l’ordre public, et comme représentant de l’État restauré sous certains aspects, de la fin du XVIe siècle au début du XVIIe. Il est vrai qu’un malaise exista sous les premiers empereurs de la période Tokugawa, du fait qu’ils purent s’estimer spoliés de leurs prérogatives et qu’ils se déclarèrent reclus dans leur palais de Ky 拏to; mais ce malaise se dissipa avant le XVIIIe siècle.

L’essor du commerce

Dans cet Empire morcelé, l’unité n’était maintenue que par le pouvoir du sh 拏gun reposant sur la force armée, les activités économiques, dispersées également, étaient regroupées par l’autorité sh 拏gunale. L’impôt, depuis le Moyen Âge, avait été remplacé par les redevances seigneuriales. L’empereur lui-même, dont les revenus relativement modestes étaient garantis par le sh 拏gun , percevait les redevances seigneuriales dues par les habitants du domaine qui lui avait été laissé. Quant aux daimy 拏 , l’importance de leur fief était évaluée selon ses ressources agricoles chiffrées en quantité de riz; ils prélevaient 40 à 60 p. 100 de cette quantité, suivant les régions. Cette méthode d’appréciation par équivalence en quantité de riz ne rendait compte que partiellement et très approximativement des revenus seigneuriaux réels. Il est vrai que toute autre culture que celle du riz n’était autorisée que sur les terres inaptes à être aménagées en rizières, la redevance en riz constituant la base du système fiscal. Cependant, dans certains fiefs, une partie généralement faible de cette redevance pouvait être acquittée en espèces. En outre, dans les pays où prédominait la culture des céréales secondaires, comme l’orge, le blé, le sarrasin – notamment dans la plaine d’Edo –, les quantités moissonnées étaient converties, selon un barème officiel, en quantité équivalente en riz, dont le prix en monnaie établi d’après le cours imposé était partagé entre producteurs et seigneurs. Enfin, en sus de cette redevance principale sur les céréales, les daimy 拏 percevaient des taxes en nature ou en espèces, selon des taux variables d’une région à l’autre, sur d’autres produits agricoles, sur les marchandises artisanales, sur les transactions commerciales, sur les transports, etc. La valeur déclarée d’un fief correspondait rarement aux revenus réels du daimy 拏 .

Quoi qu’il en soit, le riz des redevances, que l’on pourrait estimer grossièrement, bon an mal an, à la moitié des récoltes, était dirigé vers les greniers seigneuriaux, partiellement redistribué aux vassaux du daimy 拏 , à sa domesticité, conservé par son intendance. Le reste était concentré à 牢saka où des marchands, fermiers seigneuriaux et sh 拏gunaux, le mettaient en vente au profit du sh 拏gun et des daimy 拏 . À partir de la fin du XVIIe siècle, Edo reçut une quantité croissante de riz, grâce aux progrès de la navigation par le nord de Honsh et à l’administration urbaine du gouvernement sh 拏gunal, soucieux de développer la capitale de l’Est.

Parallèlement au riz des redevances, le riz mis en vente par les paysans, ainsi que les différents produits agricoles et artisanaux, affluaient également vers 牢saka et Edo. Productions et échanges se transformèrent du XVIIe au XVIIIe siècle: les défrichements et les assèchements permirent d’étendre les terres arables, souvent impropres à la riziculture; les plantations non céréalières, qui étaient moins durement frappées par les redevances que les céréales, ou même en étaient exemptes, se développèrent rapidement: ainsi, le cotonnier, qui fut implanté dans l’Ouest et le Sud dès le XVIe siècle, gagnait les régions de l’Est; la demande intérieure de soieries tendant à croître, la sériciculture progressa rapidement, tandis que les importations de soie grège s’amenuisaient, jusqu’à devenir pratiquement nulles vers le milieu du XIXe siècle; l’artisanat rural de filature et de tissage de coton ou de soie se répandit, à partir de la région d’ 牢saka et de Ky 拏to, dans presque tout le Japon; les techniques traditionnelles de tissage, conservées à Ky 拏to, furent exportées vers de véritables agglomérations d’ateliers, notamment dans le nord de la plaine d’Edo.

À mesure que les productions augmentaient, les marchés locaux et régionaux prenaient vie, les échanges devenaient plus actifs. Des colporteurs sillonnaient le Japon: par exemple, ils portaient les étoffes de coton des alentours de Ky 拏to vers les provinces du Nord, d’où ils rapportaient de la soie grège. Certains d’entre eux se fixèrent à Edo.

Cette intensification du commerce avait pourtant sa limite: tandis que les produits en circulation devenaient plus variés et plus abondants, la masse monétaire ne s’accroissait pas dans les mêmes proportions. Instruits par le commerce extérieur du XVIe siècle, les marchands avaient instauré un système monétaire complexe, mais ingénieux et efficace: les régions de l’Ouest avaient adopté l’argent pour base, celles de l’Est l’or; 牢saka fut le principal marché monétaire de l’Ouest, Edo celui de l’Est. De cette manière, un marché de change s’ouvrit à l’intérieur, après la réduction du commerce extérieur: le grand commerce utilisait l’or plutôt comme valeur de thésaurisation, l’argent pour le paiement des transactions importantes. En outre, des effets circulaient, ainsi que des lettres de change. Mais les mines de métaux précieux, presque toutes incluses dans le domaine sh 拏gunal, s’épuisaient. Le gouvernement du sh 拏gun , qui s’était réservé le monopole du monnayage, eut recours à différents expédients: à partir de 1695, de fréquentes refontes des pièces, avec parfois dégradation de l’aloi; à partir de 1772, la mise en circulation de pièces d’argent à la place des pièces d’or, au taux de change officiel; la variation du taux de change or-argent; la taxation des prix; la limitation du commerce de luxe; en outre, certains daimy 拏 firent émettre de la monnaie en papier ayant cours à l’intérieur de leur fief. Tanuma Okitsugu, ministre du sh 拏gun de 1772 à 1782, essaya d’activer le commerce à travers tout le Japon par un mode d’échanges proche du troc. Rien n’y faisait: la monnaie manquait, l’économie japonaise tendait à stagner durant la première moitié du XIXe siècle.

L’évolution de la société

L’organisation du pays, du point de vue tant économique que juridique, était régie par la noblesse militaire, les bushi . Ceux-ci se réclamaient de la noblesse impériale et, lorsqu’ils pouvaient justifier de leur rang, ils recevaient de la cour de Ky 拏to un diplôme qui l’authentifiait. Ils ne devaient exercer aucun métier, ils ne pouvaient toucher à l’argent sans déroger. Ils recevaient une éducation correspondant à leur état, laquelle impliquait l’entraînement au maniement des armes, sans que pour autant fussent négligées les études littéraires. Le sh 拏gun entretenait ses écoles, où seul le confucianisme selon Zhu Xi fut doctrine officielle à partir de la fin du XVIIIe siècle, et sur le modèle desquelles les daimy 拏 créèrent leurs propres écoles. Par ailleurs, le gouvernement sh 拏gunal fonda un service de lecture, de traduction et d’application des «études hollandaises», à partir du XVIIIe siècle. Il n’empêcha point l’établissement d’écoles privées, mais les soumit à un contrôle sévère.

L’enseignement avait le plus généralement un but pratique: la gestion économique du pays. Le bon gouvernement supposait la garantie de la subsistance à tous, par conséquent la priorité était accordée à l’agriculture.

Les paysans étaient donc considérés comme les travailleurs par excellence. Ils étaient regroupés par village: celui-ci se gouvernait lui-même, dans une autonomie relative, sous l’étroite surveillance des agents seigneuriaux; il était collectivement responsable du paiement des redevances, sous l’administration d’un chef, d’un nombre variable d’anciens qui l’assistaient et d’un porte-parole, tous paysans. Un village avait son assemblée, dont la composition différait selon les coutumes locales. Les statuts des pêcheurs, des bûcherons et des mineurs étaient en gros assimilés à celui des paysans.

Peu de gens étaient classés artisans. Ceux-ci s’associaient en corporations, se massaient parfois dans des agglomérations en milieu rural: il en allait ainsi des centres de tissage au nord de la plaine d’Edo. Mais paysans et artisans devaient progressivement tomber sous la dépendance des grandes corporations des transporteurs et des marchands, surtout des marchands changeurs. L’argent étant considéré comme chose vile, ceux-ci étaient regardés comme des serviteurs. Il n’empêche qu’ils concentraient les biens en nature et en espèces, qu’ils réglaient les échanges et géraient les créances. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, ils formèrent une classe aisée et instruite. Ils sont à l’origine de la littérature et de l’art populaires: le théâtre de Chikamatsu Monzaemon, le haikai de Matsuo Bash 拏, le roman d’Ihara Saikaku, les estampes. Des doctrines de morale bourgeoise se répandirent à partir du XVIIIe siècle, syncrétismes du confucianisme, du bouddhisme et du shint 拏 . Motoori Norinaga, l’un des fondateurs de la philologie japonaise, était d’origine marchande.

Cette société, d’apparence rigide, comportait ainsi des ferments prometteurs de renouvellement et d’expansion. Mais, outre l’appauvrissement monétaire, elle souffrait du carcan territorial. Le recensement de la population non noble ayant été rendu obligatoire, en principe tous les six ans, à partir de 1721, il est possible de suivre grosso modo l’évolution démographique du Japon, du XVIIIe au XIXe siècle: la population ainsi dénombrée était à peine supérieure à vingt-six millions en 1721; elle n’atteignait pas vingt-sept millions en 1846; ce dernier chiffre aurait été dépassé deux fois sous les Tokugawa, en 1834 et après 1850. Les famines et les épidémies anéantissaient la population excédentaire, notamment en 1732 et 1733, de 1781 à 1788, enfin de 1833 à 1838. La terre cultivée était fractionnée à l’extrême, son rendement atteignait son maximum, compte tenu des techniques d’alors. Les exactions asservissaient les paysans sans enrichir les seigneurs. Le sol était largement hypothéqué au profit des notables villageois, qui devenaient parfois marchands, et au profit des marchands des villes, qui ne recouvraient plus les créances accordées aux daimy 拏 sur la garantie aléatoire des redevances à venir. Les fiefs ne pouvaient plus être multipliés: bien des cadets de familles nobles demeuraient sans office, certains d’entre eux se faisaient r 拏nin (bushi sans maître), menant une existence errante. Au XIXe siècle, la paupérisation avait gagné toutes les classes.

8. La modernisation

L’ouverture

Tout au long de la période Tokugawa, des paysans écrasés par la misère se soulevèrent. Ce fut en particulier le cas lors des famines de 1833-1838, pendant lesquelles, en outre, les grandes agglomérations qui attiraient les paysans affamés connurent des troubles. 牢saka fut incendié en 1837, au cours d’une émeute provoquée par un ancien gendarme qui avait été au service du gouverneur sh 拏gunal de la ville. Toutes ces agitations furent impitoyablement écrasées par les armées seigneuriales. Jamais les marchands n’ont songé à organiser une révolte. La menace venant de l’extérieur allait provoquer la mobilisation de toutes les forces vives du pays et déterminer le changement du régime.

Du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe, le Japon vécut dans la quiétude la plus absolue. Il se sentit dans l’insécurité lorsque la Russie vint lui disputer la possession de l’île de Sakhaline et de l’archipel des Kouriles. Des officiers japonais firent le tour de Sakhaline, marquèrent la propriété des îles méridionales des Kouriles et, en 1813, les deux pays trouvèrent un modus vivendi. Des navires de différentes nationalités, anglais pour la plupart, s’approchèrent du Japon. Néanmoins, le danger ne fut véritablement perçu qu’en 1842, lorsque la Chine conclut le traité de Nankin, à l’issue de la guerre de l’opium. Le gouvernement sh 拏gunal, qui venait d’échouer dans ses tentatives de réformes intérieures, permit à titre expérimental l’édification de hauts fourneaux et la modernisation des armées. Il fallut pourtant les deux voyages du commodore américain Perry, en 1853 et en 1854, et le séjour prolongé du consul Harris pour que le Japon signe des traités commerciaux. En 1859, outre les États-Unis, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Russie et la France furent autorisés à envoyer des négociants dans les ports de Yokohama, Nagasaki et Hakodate.

Les débuts de ce nouveau commerce extérieur, brusquement élargi, furent difficiles. Il se produisit une véritable hémorragie de l’or, ce métal étant devenu par rapport à l’argent moins cher qu’à l’étranger (notamment en Chine); les pertes furent considérables. Le taux de change or-argent sur les ports japonais ayant été aligné sur celui de l’étranger, le négoce put normalement commencer en 1860. Les prix internationaux étant bien plus élevés que ceux que pratiquait le Japon, les produits nationaux affluèrent vers les ports ouverts; il s’ensuivit une disparité des prix entre les marchés intérieurs et les marchés de ces ports. Malgré tout, durant les premières années, le Japon tira profit du commerce extérieur, dont la balance devint positive, après deux siècles de déficit.

Cependant, l’ouverture au marché extérieur se répercutait rapidement sur la structure sociale et le régime politique. La première réaction fut d’ordre idéologique. La noblesse, traditionnellement xénophobe, reprochait au gouvernement sh 拏gunal d’avoir signé les traités commerciaux, sans l’autorisation impériale. De nombreux r 拏nin se préparèrent alors à la guerre contre les puissances. D’abord, ils s’en prirent aux officiers du sh 拏gun rendus responsables de l’ouverture, aux étrangers résidant au Japon et aux marchands japonais s’adonnant au commerce extérieur: assassinats et attentats se multiplièrent. À ce niveau la répression suffisait. Mais la rivalité des grands daimy 拏 devenait inquiétante.

Sans la farouche détermination du gouvernement sh 拏gunal de conserver le monopole des profits seigneuriaux réalisés sur les ports ouverts, les daimy 拏 eussent trouvé leur compte dans le nouveau commerce extérieur. Ils tentèrent, sans succès, d’envoyer à Yokohama leurs propres marchands privilégiés. Ils attirèrent alors le sh 拏gun à Ky 拏to, en le faisant convoquer par l’empereur en 1863. Bien que le sh 拏gun ne résidât point en permanence dans la capitale impériale, le centre politique glissa d’Edo vers Ky 拏to. Ce bouleversement ne modifiait pas fondamentalement les institutions: le sh 拏gun , très jeune encore, était le beau-frère de l’empereur K 拏mei (règne 1846-1867), et son tuteur avait la confiance du souverain. Mais un affrontement se préparait entre deux groupes de daimy 拏 : le premier rassemblait ceux qui avaient été héréditairement créés daimy 拏 par les Tokugawa, au XVIIe siècle, et qui participaient au gouvernement d’Edo, quelque peu isolé de l’évolution politique de Ky 拏to; le second groupe était représenté à Ky 拏to même par les daimy 拏 de l’Ouest, soumis au sh 拏gun certes, mais revendiquant parfois une noblesse plus vénérable que celle des Tokugawa. Ce dernier groupe demandait à participer au gouvernement central, et l’empereur n’était pas insensible à ses réclamations.

Le changement de régime

Lors de la visite du sh 拏gun à Ky 拏to, en 1863, l’empereur exprima le désir de voir le Japon débarrassé de la présence des Occidentaux. Les xénophobes extorquèrent du sh 拏gun la décision de chasser les étrangers, «en cas de provocation de la part de ceux-ci», à compter du 25 juin 1863. À cette date, Ch 拏sh , fief situé à l’extrémité ouest de Honsh , fit canonner un navire américain sans défense, de passage dans le détroit de Shimonoseki; par la suite, des navires de différentes nationalités furent bombardés dans les mêmes conditions. Les Américains et les Français exécutèrent deux petits raids de représailles. Le 15 août suivant, les Anglais attaquèrent Kagoshima, dans le fief de Satsuma, au sud de Ky sh , afin d’exiger réparation pour l’assassinat d’un ressortissant britannique par un officier de ce fief. Kagoshima fut partiellement détruit par le feu, mais l’opiniâtreté de la défense de Satsuma surprit les Anglais. Enfin, du 5 au 7 septembre 1864, une flotte alliée démantela complètement les forts de Ch 拏sh , dans le détroit de Shimonoseki.

Ces conflits provoquèrent paradoxalement un rapprochement entre les fiefs de l’Ouest et les puissances occidentales. Jusqu’alors, le gouvernement sh 拏gunal avait été le seul à entretenir des relations officielles avec les nations étrangères; désormais, les grands fiefs de l’Ouest allaient en faire autant. Cependant, Léon Roches, représentant de la France, devait soutenir le gouvernement sh 拏gunal, alors que Harry Parkes, représentant de la Grande-Bretagne, encourageait la pénétration dans les régions de l’Ouest. Les daimy 拏 de l’Ouest allaient en effet être entraînés dans la rébellion contre le sh 拏gun . Cette guerre civile comportait des facteurs très complexes, qu’il convient d’analyser en quatre points.

– Le gouvernement sh 拏gunal, qui sentait son influence décliner, entreprit une campagne contre Ch 拏sh , pour ramener ce fief à l’obéissance. La première campagne, en automne 1864, se termina sans hostilités, par la soumission de Ch 拏sh , grâce à l’entremise de Saig 拏 Takamori, émissaire de Satsuma.

– Mais les officiers de Ch 拏sh ne s’en tinrent pas là. Comme ceux de Satsuma, ils avaient renoncé, pour l’immédiat, à la guerre contre les étrangers, afin de se préparer à abattre le gouvernement sh 拏gunal. Ch 拏sh avait équipé des compagnies en vue de combattre les étrangers: au début de 1865, une partie d’entre elles se révolta contre le gouvernement seigneurial qui s’était soumis au sh 拏gun . Désormais, dans les grands fiefs de l’Ouest, la classe des officiers allait préparer la guerre civile, tandis que les daimy 拏 espéraient encore former à Ky 拏to un gouvernement collégial avec le sh 拏gun .

– Le gouvernement d’Edo avait conscience de cette situation, et les daimy 拏 qui y participaient prévoyaient aussi la guerre civile, tandis que le tuteur du sh 拏gun et quelques officiers seulement entendaient constituer une armée moderne de défense nationale. Le gouvernement sh 拏gunal et les daimy 拏 de l’Ouest renforçaient leurs armées, sans assurer la coordination de celles-ci. En incluant les importations d’armes et de navires, il est probable que la balance du commerce japonais est redevenue déficitaire dès 1865.

– Nagasaki était devenu la place du commerce clandestin des fiefs de l’Ouest, surtout pour le trafic d’armes. Les r 拏nin , souvent encore xénophobes et en prévision de la guerre civile, rançonnaient les marchands qui s’adonnaient au commerce extérieur officiel.

L’enchevêtrement des différentes influences devenait inextricable, lorsque le gouvernement sh 拏gunal dut signer, le 25 juin 1866, la révision des tarifs douaniers, très défavorable pour le Japon. Ménageant ainsi les puissances occidentales, il reprit la campagne contre Ch 拏sh . Cette fois-ci, des combats s’engagèrent. Or, non seulement les armées fidèles au sh 拏gun ne parvinrent pas à pénétrer dans le territoire de Ch 拏sh , mais encore elles se firent battre sur la mer Intérieure et dans le fief même de l’un des ministres du sh 拏gun , à Ky sh , en face de Shimonoseki. Sur ces entrefaites, le sh 拏gun Tokugawa Iemochi mourut en 1866, à l’âge de vingt ans. Son tuteur en prit prétexte pour négocier la paix avec Ch 拏sh .

Ce fief, seul, avait résisté avec succès aux armées sh 拏gunales. La coalition Ch 拏sh -Satsuma, qui s’était dessinée, n’était pas encore entrée dans les faits, sauf en matière de commerce.

Tokugawa Yoshinobu (1837-1913), tuteur du sh 拏gun défunt, succéda à celui-ci. Quelques semaines après la nomination de Yoshinobu, l’empereur K 拏mei, âgé de trente-sept ans, disparaissait à son tour en janvier 1867, laissant un fils de quatorze ans, le futur empereur Meiji. Yoshinobu crut pouvoir présider un gouvernement collégial, avec l’appui de la majorité des daimy 拏 , dont celui de Tosa, fief du sud de Shikoku. Dans le but de réaliser cette réforme sans perdre le pouvoir, il résigna la charge de sh 拏gun le 9 décembre 1867.

Mais, au niveau des officiers, l’alliance entre Satsuma, Ch 拏sh et Tosa était alors faite. Saig 拏 Takamori fomentait une guerre subversive dans le centre du Japon et à Edo même. Son collègue 牢kubo Toshimichi préparait le coup d’État, de connivence avec certains membres de la noblesse civile de Ky 拏to, avec l’accord d’Itagaki Taisuke de Tosa et de Kido Takayoshi de Ch 拏sh . Le 3 janvier 1868, la noblesse civile et militaire présente à Ky 拏to fut convoquée au palais impérial, d’où fut lancée la proclamation du «retour à l’ancienne monarchie».

Pourtant, Yoshinobu se comportait toujours en chef du gouvernement. Son armée, irritée par les provocations de ceux qui se disaient plus loyaux à l’égard de l’empereur, déclencha la guerre civile et perdit la première bataille dans les faubourgs de Ky 拏to. Yoshinobu s’enfuit à Edo. Les armées, désormais au service du nouveau régime – notamment celles de Satsuma, Ch 拏sh et Tosa –, conquirent le domaine du sh 拏gun démissionnaire. Edo fut investi le 3 mai 1868. Les fiefs du Nord se liguèrent pour une résistance désespérée, mais furent soumis au cours de l’automne suivant. Enfin, Hakodate, où s’étaient réfugiés les derniers fidèles de l’ex-sh 拏gun , fut pris au printemps 1869.

Le nouveau gouvernement, qui fut transféré à Edo – appelé à cette occasion T 拏ky 拏 («capitale orientale») –, confisqua les territoires conquis par ses armées et les divisa en départements. Cependant, les fiefs qui firent acte d’allégeance à l’égard du nouveau régime furent laissés à leurs daimy 拏 , qui en devinrent les préfets. En 1871, tous les fiefs furent abolis et redécoupés aussi en départements.

La réforme administrative, toutefois, ne suffisait pas. Le gouvernement proclama l’ouverture d’une ère nouvelle, Meiji (litt. «politique éclairée»), qui donna son nom au règne de l’empereur, intronisé solennellement en 1868.

De nombreuses réformes furent mises en train à la hâte: beaucoup ne portèrent leurs fruits que bien plus tard. Dans l’immédiat, celles du gouvernement sh 拏gunal furent reprises. Les usines modèles édifiées par lui ou par les fiefs devinrent usines d’État: chantiers navals, cimenteries, verreries, entreprises de tissage, etc. Le chemin de fer fut rapidement construit: la ligne T 拏ky 拏-Yokohama fut ouverte en 1872. Dans d’autres domaines, le nouveau gouvernement innova. Le yen remplaça l’ancienne monnaie, dès 1871. Des sociétés bancaires et commerciales furent fondées; mais l’organisation financière ne fonctionna de façon satisfaisante qu’à la création de la Banque du Japon (Nihon Gink 拏), en 1882. À cette date s’était généralisé le remplacement des redevances par l’impôt foncier payable en espèces, appliqué à partir de 1873.

Ces transformations étaient décidées et appliquées par les anciens officiers des fiefs, avec l’appui de la cour impériale: Kido Takayoshi ou 牢kubo Toshimichi étaient devenus de véritables administrateurs civils, comme 牢kuma Shigenobu de Saga, ancien fief voisin de Nagasaki. Mais l’œuvre ne pouvait être accomplie sans la participation de groupes financiers et commerciaux. Des sociétés de type nouveau s’associaient étroitement à la politique gouvernementale: les unes étaient nées au moment du changement de régime, comme Yasuda, ou comme Iwasaki, future compagnie Mitsubishi, issue du commerce de Tosa à Nagasaki; d’autres, comme celles de Mitsui et Sumitomo, anciens changeurs au service de sh 拏gun et des daimy 拏 , s’adaptaient à la situation nouvelle.

Le changement de régime ne put pourtant être mené à bien que grâce à la loyauté des armées seigneuriales qui avaient opté pour le renversement du sh 拏gun . Itagaki Taisuke de Tosa, par exemple, avait joué un rôle déterminant dans la guerre civile, contre l’avis de son daimy 拏 , favorable au rapprochement avec Yoshinobu. Saig 拏 Takamori, pour sa part, avait assuré le succès de l’institution des départements, en groupant autour de lui une nouvelle armée, la première garde impériale, constituée d’hommes de Satsuma, Ch 拏sh et Tosa. Or, après la disparition des fiefs, les officiers avaient perdu la source de leur revenu. Certes, le gouvernement avait garanti une rente aux titulaires des anciens offices. Les daimy 拏 purent ainsi se constituer des capitaux, mais pas les petits bushi. En outre, l’impôt foncier ne représentant guère un allègement fiscal par rapport aux redevances seigneuriales, des paysans mécontents se soulevaient.

Saig 拏, très sensible à ces problèmes sociaux, voulut en 1873 entreprendre une politique d’expansion et projeta une expédition en Corée. Évincé du pouvoir par 牢kubo et Kido, il se retira à Satsuma. Itagaki aussi quitta le gouvernement et forma le premier Parti libéral, prenant ainsi la tête du mouvement parlementariste.

Dans les années qui suivirent, les émeutes se multiplièrent, parfois dirigées par d’anciens bushi , en particulier à Saga en 1874, à Kumamoto et en Ch 拏sh en 1876. Enfin, Saig 拏, qui s’était taillé un territoire pour ainsi dire autonome en Satsuma, se révolta en 1877. Vaincu, il se suicida. La guerre civile était définitivement terminée. Kido venait de mourir, 牢kubo fut assassiné l’année suivante. Les initiateurs du régime nouveau disparaissaient, alors que le temps de son affermissement commençait.

Meiji

Le véritable artisan de la modernisation, telle qu’elle fut conçue sous Meiji, fut It 拏 Hirobumi (1841-1909). Issu d’une modeste famille de bushi de Ch 拏sh , il se spécialisa dans l’économie politique, voyagea aux États-Unis et en Europe, et fut le bras droit d’ 牢kubo. Il accorda la priorité à l’industrialisation du Japon. Dans les années 1880, les finances furent mises en ordre et les entreprises d’État furent cédées aux sociétés privées. Après quoi, il fallut déterminer le statut des institutions publiques.

Depuis 1874, Itagaki Taisuke réclamait la convocation d’un Parlement. En 1881, 牢kuma Shigenobu en fit autant. It 拏 l’écarta du gouvernement, mais fit préparer la rédaction d’une constitution par les services gouvernementaux. La première Constitution japonaise fut promulguée en 1889. Elle attribuait à l’empereur le pouvoir suprême; le souverain commandait les armées, les ministres étaient responsables devant lui. Le Parlement avait deux Chambres: celle des nobles, composée de membres de droit et d’autres nommés par l’empereur; celle des députés, élus au suffrage censitaire. Les premières élections et la première session parlementaire eurent lieu en 1890.

En fait, selon la lettre de la Constitution, le Japon demeurait ingouvernable. La Chambre des députés, sous l’impulsion de l’opposition dirigée par Itagaki et 牢kuma, renversait les gouvernements successifs, en faisant usage de son seul pouvoir réel: le refus de la loi budgétaire. Pour assurer malgré tout la continuité du gouvernement, It 拏 eut recours à des institutions se situant plus ou moins en dehors de la constitution. Ainsi, le Conseil suprême secret (S mitsuin) qui avait été convoqué pour la rédaction de la Constitution subsista et fut progressivement amené à prendre des décisions politiques. It 拏 rassembla autour de lui et auprès de l’empereur un conseil privé groupant les Premiers ministres successifs, tous vétérans de la guerre civile de 1868-1869: on les appela les genr 拏. De cette façon, la politique générale fut comme auparavant fondée sur les arrangements personnels.

Dans les faits, cependant, les difficultés intérieures furent souvent réglées par l’expansion vers l’extérieur, à partir de la fin du XIXe siècle. C’est ainsi qu’en 1894 It 拏 engagea le Japon dans une guerre contre la Chine. L’armée impériale naissante était déjà intervenue à Formose en 1874, en Corée l’année suivante. Par la suite, elle s’était attachée à maintenir l’ordre à l’intérieur et à développer ses forces. Lorsque la cour royale de Corée fit appel à la Chine pour réprimer une révolte, en 1894, le Japon décida d’intervenir égalemennt. Les armées japonaise et chinoise se heurtèrent; rapidement, une partie de la flotte chinoise fut détruite, et le sud de la Mandchourie occupé. Par le traité de paix de Shimonoseki (17 avr. 1895), la Chine cédait Formose au Japon et lui versait 200 millions de taëls d’indemnité. Le Japon dut renoncer à la concession de la presqu’île du Liaodong, sur l’intervention de la France, de la Russie et de l’Allemagne. En revanche, il put affirmer sa souveraineté sur l’archipel de Ry ky , et surtout imposer à la Chine un traité de paix avantageux qui lui permit de se procurer le minerai de fer de Daye. Les profits de la guerre lui apportaient les moyens d’accomplir sa révolution industrielle: la filature de coton trouvait des débouchés; l’étalon-or fut adopté en 1897; un complexe sidérurgique moderne fut établi à Yawata en 1900. Le Japon put faire réviser ses traités commerciaux, se dégageant ainsi de sa position d’infériorité internationale. Enfin, la guerre sino-japonaise avait provoqué une véritable cohésion nationale.

Après la guerre, l’opposition reprit ses attaques. Or, le cabinet présidé conjointement par 牢kuma et Itagaki, en 1898, fut un échec: il démissionna au bout de quatre mois d’existence, les deux hommes ne pouvant s’entendre. L’armée en profita pour prendre le pouvoir, durcissant l’autoritarisme à l’intérieur, activant l’interventionnisme à l’extérieur. C’est ainsi qu’en 1900 le Japon participa avec les puissances occidentales à la répression de la révolte des Boxeurs, dans la région de Pékin.

It 拏, soucieux de sauvegarder le rôle du Parlement, fonda lui-même en 1900 un parti, la Seiy kai, en regroupant les députés de l’opposition; Itagaki se retira de la scène politique, 牢kuma demeura dans l’opposition. Désormais, les gouvernements successifs durent composer avec la Seiy kai, qui resta pendant longtemps le groupe parlementaire le plus nombreux. De même, les milieux des affaires apprirent à peser sur la politique générale, par l’intermédiaire des partis; Mitsui en particulier soutenait la Seiy kai.

La guerre contre la Russie fut décidée en parfaite entente entre l’armée qui désirait l’expansion territoriale, la Seiy kai et les grandes entreprises qui craignaient une crise, et le gouvernement lui-même, présidé par le général Katsura Tar 拏. Après un engagement en 1904, les opérations militaires évoluèrent rapidement en 1905: la marine japonaise détruisit la flotte de la Baltique, aux abords de Tsushima; Dalny et Port-Arthur, concédés par la Chine à la Russie, à l’extrémité de la presqu’île du Liaodong, furent investis; tout le sud de la Mandchourie fut de nouveau occupé. Par peur de l’enlisement de la guerre, le Japon qui avait subi de lourdes pertes signa le traité de paix de Portsmouth, sous l’arbitrage des États-Unis (5 sept. 1905). Il recevait la moitié sud de Sakhaline, la concession du Guandong, à l’extrémité de la presqu’île du Liaodong; il héritait des droits russes sur le chemin de fer sud-mandchourien et sur ses annexes, notamment les mines de charbon de Fushun; il avait désormais les mains libres en Corée; mais il ne percevait aucune autre indemnité.

L’opinion publique japonaise accueillit très mal les clauses de ce traité. Depuis dix ans, la situation sociale avait beaucoup changé. Avec le développement de l’industrie, la classe ouvrière devenait plus nombreuse et s’organisait. Katayama Sen, animateur du syndicat des travailleurs de la sidérurgie de 1897 à 1900, représentait le Japon au congrès de la IIe Internationale à Amsterdam (1904), où il échangea une poignée de main avec Plekhanov, délégué russe, en pleine guerre russo-japonaise. Au Japon même, les socialistes, ainsi que certains protestants, publiaient des journaux et des pamphlets pacifistes malgré la censure gouvernementale. Lorsque les conditions de paix furent connues, la colère populaire éclata, réclamant réparation aux sacrifices supportés par les familles des conscrits. Une émeute ravagea des quartiers de T 拏ky 拏 (sept. 1905).

Cependant, l’armée, avec l’appui du gouvernement, continuait son expansion. It 拏, nommé conseiller à la cour de Corée, fut assassiné en 1909, en Mandchourie. Ce fut le prétexte à l’annexion pure et simple de la Corée au Japon, l’année suivante. À l’intérieur, la police poursuivait impitoyablement les hommes de gauche: en 1911, l’anarchiste K 拏toku Sh sui fut exécuté avec vingt-trois compagnons, suspectés, à tort peut-être, d’avoir voulu attenter à la vie de l’empereur.

Si la fin du règne de Meiji fut ternie par la répression, par l’arrêt de la maturation des libertés civiques, il est néanmoins incontestable que le Japon avait accompli un relèvement spectaculaire. Le système capitaliste était désormais fondé; le renouveau culturel était achevé. La scolarisation au niveau primaire était déjà presque totale; l’enseignement du second degré se répandait; les grandes villes étaient dotées d’universités, les unes impériales, les autres privées, comme celle de Waseda, fondée par 牢kuma à T 拏ky 拏. La langue archaïque, en usage sous les Tokugawa, était abandonnée au profit de la langue parlée, qui commençait à prendre sa place dans la littérature écrite. Après l’engouement de la fin du XIXe siècle pour l’occidentalisation, les Japonais découvraient leur style propre dans la modernisation. Le grand Empire du Japon était né.

9. L’armée au pouvoir (1912-1945)

L’aventure de la démocratie parlementaire

La mort de l’empereur Meiji ne changeait rien en soi dans les données de la politique intérieure. Cependant, les dirigeants japonais eurent le sentiment qu’une ère était terminée. Depuis 1868, les hommes originaires de Ch 拏sh et de Satsuma exerçaient une influence prépondérante auprès des grandes sociétés, telles que Mitsui, Mitsubishi, auprès des partis politiques, des nobles, et jusque dans le Conseil des genr 拏 : en effet, face="EU Upmacr" 牢kuma, bien qu’ancien Premier ministre, avait été laissé en dehors de celui-ci, parce qu’il venait de l’ancien fief de Saga. Les officiers de Ch 拏sh tenaient le commandement de l’armée de terre, ceux de Satsuma le commandement de la marine. Or la grande presse, alors en pleine progression, dénonçait l’oligarchie des han-batsu , les «castes des fiefs». Et, depuis la guerre russo-japonaise et l’affaire K 拏toku, l’opinion publique avait beaucoup mûri. Le tout était de savoir comment de nouvelles influences pourraient pénétrer dans les milieux gouvernementaux.

Le premier mouvement de sauvegarde de la Constitution

Saionji Kimmochi était Premier ministre. C’était un noble civil, mais vétéran de la guerre de 1868. Il avait succédé à It 拏 à la présidence de la Seiy kai. Il bénéficiait de la réputation d’être libéral de tendance: au pouvoir déjà en 1906, il avait un moment toléré l’existence légale du Parti socialiste. La grande presse le soutenait. Il approuva la politique d’austérité proposée par le ministre des Finances, pour faire face à la crise économique latente. C’est alors que le ministre de l’Armée exigea le création de deux divisions nouvelles, afin de soutenir l’expansion japonaise sur le continent asiatique. Saionji refusa; le ministre de l’Armée remit sa démission directement à l’empereur; le commandement militaire ne désigna pas de nouveau ministre. Le cabinet Saionji fut acculé à la démission: l’armée avait renversé le gouvernement.

Les libéraux, dont la Seiy kai, déclenchèrent le mouvement dit de «sauvegarde de la Constitution». De décembre 1912 à février 1913, en pleine session parlementaire, les partis tinrent des meetings à T 拏ky 拏 et dans les autres villes principales. Le général Katsura, qui avait succédé à Saionji à la tête du gouvernement, répondit par des suspensions de débats à la Chambre des députés, mais dut se retirer deux mois à peine après avoir constitué son cabinet. La majorité des députés avait réussi à persuader l’opinion, et même les genr 拏 , qu’une saine interprétation de la Constitution ne permettait pas à un ministre de se désolidariser de l’ensemble du cabinet, en accomplissant une démarche personnelle auprès de l’empereur. Mais ce n’était pas encore établir des pratiques de démocratie parlementaire, comme le proposaient certains libéraux, tel Yoshino Sakuz 拏, professeur à l’Université impériale de T 拏ky 拏. Dans les faits, il fallait avoir recours aux compromis entre les différents groupes, les différentes «castes». Au général Katsura succéda en 1913 l’amiral Yamamoto Gonnohy 拏e auquel s’était ralliée la Seiy kai, brisant ainsi la coalition des partis. Le cabinet Yamamoto lui-même dut se retirer, un scandale ayant été mis au jour au sein de la marine, où des officiers avaient traité personnellement des marchés avec des sociétés étrangères. Les genr 拏 firent alors appel à 牢kuma, qui forma au printemps 1914 son second cabinet en groupant des ministres qui étaient entrés dans le gouvernement du général Katsura, notamment Kat 拏 Takaaki, gendre du fondateur de Mitsubishi. En fait, la concurrence entre les grands groupes industriels, déterminait la composition de l’équipe dirigeante, sans que l’orientation politique fût vraiment modifiée.

La Première Guerre mondiale

牢kuma était au pouvoir depuis quelques mois seulement lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Le Japon déclara la guerre à l’Allemagne, seulement en vue d’étendre son influence en Asie et dans le Pacifique. L’armée japonaise occupa Qingdao, concession germanique en Chine, et les îles de la Micronésie appartenant à l’Allemagne. Puis, croyant pouvoir profiter de la confusion qui régnait en Chine après la première révolution, elle obtint de Kat 拏 Takaaki, ministre des Affaires étrangères, l’envoi au gouvernement Yuan Shikai de l’ultimatum connu sous le nom des «vingt et une demandes». Celles-ci comportaient entre autres l’exigence du stationnement en permanence en Chine de conseillers militaires, économiques et politiques japonais. Elles parurent excessives aux puissances occidentales, odieuses au peuple chinois au sein duquel se déclencha un vif mouvement antijaponais.

À l’intérieur du Japon, le mouvement démocratique se frayait un chemin difficile entre la recherche d’une solution à la politique en Chine et la participation à la guerre en Europe. Les libéraux virent 牢kuma se retirer et le général Terauchi Masatake lui succéder en octobre 1916. Lorsque ce dernier annonça en 1918 la décision gouvernementale d’envoyer des troupes en Sibérie, de violentes émeutes éclatèrent à travers tout le Japon. On leur donne le nom d’«émeutes du riz» parce qu’elles furent, au début, causées par le mécontentement que provoquait la hausse du prix du riz. Cependant, de juillet à septembre 1918, elles se transformèrent en grèves dans les mines, dans les chantiers navals, en conflits de métayage. La révolte fut étouffée par la répression.

Hara Satoshi, président de la Seiy kai, remplaça le général Terauchi en septembre 1918. La Première Guerre mondiale se terminait: dans les traités de 1919, bien que ses vingt et une demandes aient été rejetées, le Japon recevait largement satisfaction. Les îles de la Micronésie étaient placées sous son mandat, et le statut de Qingdao était laissé au suspens.

Toutefois, la tâche de Hara était malaisée. Dès 1920, l’économie japonaise souffrait en effet d’une crise grave. Pendant la guerre, des commandes des pays belligérants avaient afflué vers le Japon, et celui-ci avait pu trouver place sur les marchés extérieurs désertés par les puissances européennes: l’indice de la production industrielle, sur la base 100 en 1914, était passé à 343 en 1918, à 485 en 1919; mais il allait retomber à 414 en 1920, à 368 en 1921. Plus la croissance avait été rapide, plus la chute était ressentie durement.

Hara, manœuvrier très habile, sut maintenir un équilibre précaire en faveur de la Seiy kai que l’opinion publique accusait de tirer profit de la crise elle-même. L’opposition politique ne parvenait pas à s’organiser. Les «émeutes du riz» avaient pris les partis au dépourvu: seuls les socialistes en exil, dont Katayama Sen, y avaient vu le commencement de la révolution au Japon. Les socialistes restés au Japon se terraient sous les coups de la répression que continuait imperturbablement le gouvernement Hara. Quant aux libéraux hors de la Seiy kai, ils étaient liés aux mêmes intérêts qu’elle.

Hara fut assassiné, en novembre 1921, à la veille de la conférence de Washington. Celle-ci approuva les décisions qu’il avait en fait prévues pour son pays: abandon d’une partie des vingt et une demandes, évacuation de Qingdao et de la Sibérie.

Le deuxième mouvement de sauvegarde de la Constitution

Le marasme, cependant, continuait. Les syndicats s’organisaient peu à peu – la S 拏d 拏mei, C.G.T. japonaise, en 1921 –, mais ne pouvaient espérer l’amélioration de la condition ouvrière sans la solution de la crise économique et ne trouvaient aucun porte-parole parmi les partis légaux. Le premier Parti communiste fut créé en 1922, puis écrasé, dès qu’il fut découvert, l’année suivante.

Et ce fut la pire des épreuves: le grand tremblement de terre qui détruisit, le 1er septembre 1923, toute la région de T 拏ky 拏 et de Yokohama. Il y eut plus de 130 000 morts ou disparus; les dégâts matériels se montèrent à plus de 650 millions de yen. Pendant les journées de panique, des Coréens furent victimes de véritables pogroms; la police et la gendarmerie traquèrent les anarchistes et les syndicalistes, dont quelques-uns furent massacrés.

Pendant la période qui suivit le désastre, les libéraux s’allièrent tous, une dernière fois, pour faire échec au gouvernement conservateur qui s’était alors constitué. Mais ce deuxième «mouvement pour la sauvegarde de la Constitution» fut moins dynamique, moins populaire que le premier. Les libéraux acquirent certes la majorité aux élections générales de mai 1924, dont est issu le cabinet Kat 拏 Takaaki. Cependant, les réformes que celui-ci entreprit furent hésitantes. La loi sur le suffrage universel masculin fut acquise en 1925, mais auparavant avait été adoptée la loi sur le maintien de l’ordre, accroissant les moyens de répression contre les groupes réputés subversifs.

Paradoxalement, aux élections où pour la première fois le suffrage universel fut appliqué, un général fut confirmé au pouvoir. Wakatsuki Reijir 拏, qui avait succédé à Kat 拏, mort en janvier 1926, fut renversé au cours de la crise financière du printemps 1927, provoquée par de nombreuses faillites de banques, par suite des dettes insolvables contractées après le tremblement de terre de 1923. Le général Tanaka Giichi, président de la Seiy kai, fut alors appelé au pouvoir. Il résolut la crise par un moratoire. Après les élections de 1928, la Seiy kai devint le premier parti à la Chambre des députés: son président, Premier ministre, tentait la synthèse de la politique militaire et de la politique des partis.

Tanaka Giichi occupait aussi le poste de ministre des Affaires étrangères. Il avait arrêté un plan d’expansion japonaise en Chine du Nord, de la Mandchourie du Sud à la Mongolie-Intérieure, et de coopération avec les exploitations minières et les entreprises industrielles chinoises. Ce plan fut divulgué à l’extérieur sous le nom de «mémorandum Tanaka» et suscita la méfiance des puissances occidentales. Tanaka, désirant empêcher Tchiang Kai-chek de gagner le nord de la Chine avec l’armée nationaliste, fit envoyer dans le Shandong des détachements japonais. Mais, tandis que ceux-ci s’empêtraient dans une bataille rangée à Jinan (mai 1928), Tchiang Kai-chek courait vers le nord et entrait à Pékin, mettant en fuite le «seigneur de guerre» Zhang Zuolin qui, aux approches de Moukden, le 4 juin 1928, périt dans une explosion qui fit sauter le train dans lequel il se trouvait. L’entourage de l’empereur soupçonna l’armée du Guandong d’avoir été l’instigatrice de cet attentat. Tanaka fit évacuer le Shandong et, par ailleurs, fit signer à Paris le pacte de renonciation à la guerre. Les contradictions de sa politique suscitèrent la protestation de l’opposition de toutes tendances. Les communistes, efficaces dans l’action clandestine, furent pourchassés et incarcérés. Au Parlement même, le Minseit 拏, deuxième parti de la Chambre des députés, attaqua violemment le gouvernement. Pour finir, interrogé par l’empereur lui-même, dit-on, sur les responsabilités de l’assassinat de Zhang Zuolin, Tanaka dut démissionner en juillet 1929.

Le pouvoir revenait au Minseit 拏, dont le président, Hamaguchi Osachi, fut nommé Premier ministre.

Le progrès du militarisme

Le Minseit 拏, issu du groupe de Kat 拏 Takaaki, s’était fixé pour but l’assainissement monétaire. Singulièrement optimiste, malgré le krach de la Bourse de New York, Hamaguchi fit rétablir l’étalon-or, abandonné depuis la Première Guerre mondiale. L’espoir du renouveau était si grand, dans l’opinion publique, que le Minseit 拏 obtint aux élections de février 1930 la majorité absolue à la Chambre des députés.

L’invasion de la Mandchourie

Cependant, la grande crise atteignait inéluctablement le Japon. La population de ce pays, qui était de l’ordre de 37 millions en 1880, dépassait 64 millions en 1930 (elle allait atteindre 74 millions en 1944). En 1930, la moitié de la population active travaillait dans le secteur primaire, le cinquième seulement dans le secondaire. La terre cultivée était fractionnée à l’extrême: la moitié des familles paysannes ne disposait pas de 50 ares; près de la moitié du sol exploité faisait l’objet de contrats de métayage, le plus souvent très défavorables aux travailleurs. Moins du tiers seulement des paysans étaient entièrement propriétaires des terres qu’ils cultivaient.

C’est dans l’industrie que les répercussions de la grande crise furent ressenties en premier lieu. La production de soie grège, en accroissement constant depuis la Première Guerre mondiale, fléchit en 1930 et s’effondra en 1932: des dizaines de milliers d’ouvriers et surtout d’ouvrières furent ainsi réduits au chômage. Ils étaient presque tous venus directement de la campagne aux usines: ils s’en retournèrent alors dans leurs villages d’origine, accroissant d’autant les charges des familles agricoles. La crise, outre qu’elle provoquait le chômage, rendait insoutenable la pression démographique dans les milieux ruraux.

Or, les mesures prises initialement par le gouvernement Minseit 拏 n’étaient pas de nature à surmonter une telle crise. Le malaise social provoquait des agitations que le pouvoir étouffait toujours par la répression. Le Japon se trouvait solidaire des pays industrialisés, tous en pleine crise: Hamaguchi crut bon de décider la participation à la conférence navale de Londres, suscitant le mécontentement des jeunes officiers de la marine. Dans cette atmosphère tendue, au milieu des difficultés qui paraissaient sans issue, des courants réformistes prenaient vigueur dans les couches jeunes de la société: ils se caractérisaient par le nationalisme, l’anticommunisme, l’anticapitalisme, souvent par le militarisme, l’antiparlementarisme et un idéal agrarien; l’action violente allait devenir bientôt plus fréquente et plus étendue.

Hamaguchi fut victime d’un attentat, en novembre 1930. Dans les mois qui suivirent, l’armée du Guandong, de connivence avec des officiers de l’état-major à T 拏ky 拏, conçut un vaste plan de réforme: d’une part, un gouvernement militaire aurait été érigé dans la métropole, tandis que, d’autre part, la Chine du Nord aurait été envahie. Deux tentatives de coup d’État échouèrent en mars et en octobre 1931. Mais l’armée du Guandong, après avoir provoqué un incident près de Moukden, le 18 septembre 1931, occupa rapidement la Mandchourie du Sud. Lorsque l’armée de Corée franchit le Yalu pour entrer sur le territoire chinois, le gouvernement, alors dirigé par Wakatsuki, fut incapable de redresser l’autorité du pouvoir civil. De 1931 à 1933, l’armée acheva l’occupation de toute la Mandchourie, malgré les protestations de la Chine et la médiation modérée de la commission Lytton de la Société des Nations. Le Japon se retira de celle-ci, en mars 1933, et imposa le statu quo territorial à la Chine, par le traité de Tanggu, le 31 mai. Il reconnut l’indépendance du Mandchoukouo (Manzhouguo) et y installa comme souverain Puyi, empereur détrôné de Chine.

Le cabinet Wakatsuki avait démissionné, dès décembre 1931, refusant de constituer un gouvernement d’union nationale. Dans la tourmente, les milieux des affaires provoquaient le scandale dit de l’«achat des dollars» en écoulant à l’extérieur l’or japonais. Le nouveau cabinet, formé par Inukai Tsuyoshi, président de la Seiy kai, abandonna l’étalon-or et prépara un plan de reconstruction économique du Japon disposant des ressources de la Mandchourie. La Société des chemins de fer sud-mandchouriens n’avait pas été étrangère à l’érection du Mandchoukouo; l’armée soutenait l’organisation sur le continent d’une zone économique solidaire du Japon. En même temps, les réformistes réclamaient l’assainissement de la société capitaliste: des financiers en vue furent abattus et, pour finir, dans une tentative désespérée de putsch, de jeunes officiers de la marine assassinèrent Inukai le 15 mai 1932.

Le redressement économique

C’est sous la menace constante du terrorisme que l’économie japonaise fut redressée par Takahashi Korekiyo, ancien président de la Seiy kai, ministre des Finances presque sans discontinuer de décembre 1931 à février 1936. Sa politique fut résolument inflationniste. L’industrie de guerre fut plus que jamais favorisée. Implacablement, les petites et moyennes entreprises furent absorbées par les très grandes. L’économie japonaise qui avait, dès le XIXe siècle, une forte tendance au monopole donnait naissance aux zaibatsu , ou «castes financières», sociétés fondées sur de puissants holdings souvent familiaux: quelques-unes étaient nouvelles, mais la plupart anciennes. C’est ainsi que, vers 1934, les quatre grands zaibatsu – Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo et Yasuda – fournissaient à eux seuls presque les neuf dixièmes de la production des engrais chimiques, les deux tiers de l’énergie électrique et se réservaient presque la moitié du commerce extérieur du Japon.

Vers 1935, l’équilibre de l’économie japonaise était une réalité. Mais l’accroissement démographique ne permettait aucun ralentissement de l’expansion. Or les marchés extérieurs accueillaient de moins en moins favorablement les produits japonais, parfois en raison de leur mauvaise qualité; ils reprochaient au patronat japonais d’avoir recours au «dumping social», et appliquèrent aussi un boycottage systématique, surtout en Chine. Par besoin à la fois de matières premières et de débouchés, le Japon allait exercer une pression de plus en plus impérieuse sur le gouvernement nationaliste. En 1935, l’armée du Guandong créait de toutes pièces des «zones autonomes» dans le Hebei et dans le Tchagar; mais, en 1936, elle rencontrait une forte résistance dans le Suiyuan, et, après l’affaire de Xi’an, en décembre 1936, le front commun entre les nationalistes et les communistes chinois contre les Japonais allait se concrétiser peu à peu.

Au Japon même, les libéraux avaient adhéré à la politique gouvernementale. Des socialistes et des communistes emprisonnés en avaient fait autant. Aux élections de février 1936, pour la première fois dans l’histoire du Japon, dix-huit députés se réclamant explicitement du socialisme furent élus. Quelques jours plus tard, le 26 février, des officiers impatients se révoltèrent pour établir un régime militaire: des hommes d’État, dont Takahashi Korekiyo, furent assassinés. Après trois jours d’angoisse, les pouvoirs publics décidèrent de désarmer les rebelles. Le putsch avait encore échoué.

Quelles que fussent les circonstances, les mouvements de droite japonais conservèrent leurs caractères originaux. Quelques théoriciens s’inspirèrent certes du fascisme et du national-socialisme. Mais le capitalisme japonais ne disposait pas alors d’un marché comparable à celui de l’Allemagne, par exemple; un parti unique ayant les pouvoirs effectifs pour lui ne put jamais être constitué; la monarchie faisait in fine l’unité de tous les mouvements; enfin, aucun parti ne fut capable d’entraîner un véritable mouvement de masse.

La Seconde Guerre mondiale

Aux élections d’avril 1937, la Seiy kai et le Minseit 拏 se partageaient à peu près le même nombre de sièges, tandis que les socialistes en obtenaient trente-sept. On fit appel en juin à Konoe Fumimaro pour former le gouvernement. Noble civil, il était disciple de Saionji, seul genr 拏 en vie: il jouissait d’une grande popularité, on le crut capable de concilier toutes les tendances.

La deuxième guerre sino-japonaise

Un mois après, le 7 juillet 1937, l’armée déclenchait la guerre, près de Pékin; au mois d’août, les opérations militaires étaient engagées à Shanghai. Avant la fin de l’année, les forces japonaises occupaient Nankin et, dans le courant de 1938, Xuzhou, le groupe Wuhan et Canton. Après avoir hésité, Konoe, sans déclarer la guerre à la Chine, prit la décision de soutenir l’action militaire. En mars 1938, il promulgua la loi sur la mobilisation de tout le pays, qui autorisait le gouvernement à contrôler le commerce des matières premières, l’utilisation des énergies, le commerce extérieur et l’emploi de la main-d’œuvre, en fonction des besoins militaires. A l’égard de la Chine, Konoe refusa de considérer le gouvernement de Tchiang Kai-chek comme interlocuteur valable et, à la recherche d’une personnalité apte à fonder un pouvoir allié au Japon, il proclama en novembre l’«édification d’un ordre nouveau en Asie orientale». Mais l’armée exigeait l’alliance avec l’Allemagne; Konoe dut démissionner une première fois, en janvier 1939.

En fait, la situation du Japon, en politique extérieure, était des plus fragiles. En effet, les États-Unis dénonçaient en juillet 1939 leur traité de commerce avec le Japon. Et, tandis que l’armée japonaise essuyait ses premières défaites, lors d’un conflit avec l’armée soviétique en Mongolie, Berlin signait avec Moscou un traité de non-belligérance. Or, en 1936, le Japon avait conclu avec l’Allemagne le pacte anti-communiste. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Japon se trouvait isolé, dans un réseau inextricable de liens et d’hostilités.

Néanmoins, un appui fut trouvé en Chine: Wang Jingwei fondait à Nankin un gouvernement projaponais, en mars 1940. Konoe reprit alors son activité politique: il obtint la dissolution de tous les partis, revint au pouvoir en juillet et, en octobre, devint président de la Taisei Yokusankai (Association pour le soutien de la politique impériale). En politique extérieure, Matsuoka Y 拏suke, ministre des Affaires étrangères, signa le traité de l’Axe, à Berlin, le 27 septembre 1940, puis le traité de neutralité avec l’Union soviétique, à Moscou, le 13 avril 1941. Deux mois plus tard, le système d’alliances japonais se retrouvait en porte à faux avec la politique allemande, lorsque Hitler fit envahir le territoire soviétique.

En Extrême-Orient, la situation militaire évoluait peu. L’armée japonaise avait commencé l’occupation de l’Indochine française; mais les fronts, en Chine, s’étaient sensiblement stabilisés, autour des grandes lignes de chemin de fer, du Hebei au Hubei, du Hunan au Guangdong. Par ailleurs, la situation économique, en métropole, devenait une fois de plus inquiétante. Certes, les exportations vers la Chine s’étaient considérablement accrues, depuis 1938, jusqu’à dépasser le tiers des exportations totales en valeur (contre moins du quart en 1933). Mais, en matière d’importations, la Chine occupait une place modeste, tandis que les États-Unis demeuraient le principal fournisseur du Japon. Celui-ci recevait d’eux les deux tiers des machines dont il avait besoin, plus des trois quarts du pétrole. Le Japon ouvrit des négociations en avril 1941 avec les États-Unis; ceux-ci pourtant, comme la Grande-Bretagne, «gelaient» trois mois plus tard les biens japonais déposés dans leurs territoires. La condition posée par ces deux pays au Japon, pour l’amélioration des relations économiques, était la paix en Chine. En octobre 1941, Konoe abandonnait le pouvoir en faveur de son ministre de l’Armée, le général T 拏j 拏 Hideki.

La guerre du Pacifique

Seules des raisons de guerre auraient pu faire accepter les conditions des États-Unis; or celles-ci impliquaient l’arrêt du conflit en Chine. T 拏j 拏 choisit la conquête de territoires étrangers capables d’offrir au Japon les matières premières qui lui faisaient défaut. L’état-major nippon adopta le plan de guerre éclair de la marine. Celle-ci détruisit Pearl Harbor le 7 décembre 1941 (8 déc., date de T 拏ky 拏). En même temps, l’armée déclenchait ses opérations dans les mers du Sud. Hong Kong était pris le 25 décembre, Manille le 2 janvier 1942, Singapour le 15 février; Java était occupée le 9 mars.

Les premières batailles avaient été gagnées. Mais pour mener à bien la guerre, il ne suffisait pas de conquérir: il fallait conserver les territoires envahis. Or, l’armée japonaise manquait d’hommes et de matériel. La marine proposait la négociation d’une paix honorable, avant de permettre aux ennemis de réorganiser leurs fronts. L’armée de terre s’obstina dans la guerre totale, alors même que sa progression ralentissait en Birmanie.

L’armée américaine avait délibérément admis son repli, pour mieux préparer sa contre-offensive. Mais elle ne resta pas inactive. D’une part, elle mettait sur pied la stratégie de la reconquête, en liaison avec la Grande-Bretagne et la Chine de Tchiang Kai-chek. D’autre part, elle débarqua dans l’île de Guadalcanal dès août 1942. Quelques mois auparavant, l’aviation navale américaine avait bombardé T 拏ky 拏 (18 avr.): ce raid n’avait que la portée d’une démonstration, mais il constituait aussi un avertissement.

T 拏j 拏 cherchait l’efficacité dans la centralisation du pouvoir. Il remplaça Konoe à la tête du parti unique, il dirigea le ministère des Munitions de guerre qu’il avait créé, il se fit chef de l’état-major. Mais il fut incapable d’agir sur les opérations militaires: la bataille navale de la mer de Corail (8 mai 1942) n’avait pas été une victoire; celle de Midway (5 juin 1942) fut une terrible défaite. L’armée japonaise se replia de Guadalcanal (févr. 1943), évacua les îles Aléoutiennes (mai 1943).

Cependant, le gouvernement essayait d’«édifier l’ordre nouveau en Asie orientale». Ainsi fut conçue la «sphère de coprospérité de la Grande Asie». Dans l’hypothèse où la coopération économique eût été possible, le projet était logique. Mais il fallait obtenir la collaboration politique avec les pays de l’Extrême-Orient et du Sud-Est asiatique. Dans ce but, le ministère de la Grande Asie fut créé. Un congrès de la Grande Asie se réunit à T 拏ky 拏, en novembre 1943: y participaient le gouvernement de Nankin, le Mandchoukouo, la Thaïlande, les Philippines et la Birmanie; Subhas Chandra Bose y représentait l’Inde libre. Nankin et le Mandchoukouo collaboraient par force; la Thaïlande maintenait sa neutralité. Ailleurs, la résistance contre l’armée japonaise restait active.

En outre, la coopération économique était subordonnée à la possibilité des transports entre la métropole japonaise et les régions conquises. Or, les convois japonais étaient détruits en nombre croissant, depuis 1942. L’archipel japonais allait être bientôt complètement isolé. L’appauvrissement y devenait extrême, en hommes valides, d’abord: l’âge mobilisable fut abaissé jusqu’à dix-sept ans; les étudiants étaient envoyés au front, les lycéens dans les usines. L’alimentation était rationnée: à T 拏ky 拏, en mars 1944, un habitant recevait trois poireaux pour un jour, une tranche de poisson pour cinq jours.

Le Japon était déjà dans un grand état d’épuisement, lorsque les Américains débarquèrent à Saipan (Mariannes) le 15 juin 1944: de cette base, les B-29 purent bombarder T 拏ky 拏 dès la fin de l’année. Les Américains reprirent les Philippines, occupèrent I 拏jima (févr. 1945) et débarquèrent le 1er avril 1945 à Okinawa (Ry ky ). T 拏j 拏 avait abandonné le pouvoir depuis huit mois; ses successeurs étaient impuissants à relever la situation. Lorsque le Japon perdit Okinawa (23 juin 1945), la quasi-totalité de sa marine de guerre avait été détruite.

De Potsdam, le 26 juillet 1945, les Alliés lançaient une déclaration commune, invitant le Japon à se rendre sans conditions. L’armée impériale prônait encore la bataille décisive sur le territoire de la métropole. Il fallut les bombes atomiques – la première larguée sur Hiroshima (6 août), la seconde sur Nagasaki (9 août) – et la déclaration de guerre de l’Union soviétique (8 août) pour que le Japon capitulât. Par mesure extraordinaire, l’empereur fit diffuser par radio, le 15 août 1945 à midi, le «rescrit mettant fin à la guerre» qu’il avait lui-même lu et fait enregistrer.

10. Le Japon depuis 1945

Au cours des cinquante années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le Japon est progressivement revenu au premier plan sur la scène internationale. Un effort de reconstruction impressionnant, soutenu dans un premier temps par une aide américaine substantielle, a fait de l’archipel japonais l’une des plus grandes puissances économiques mondiales. Parfois considérée comme la dernière grande vague d’apports étrangers – après les apports coréens, chinois puis occidentaux à la fin du XIXe siècle qui avaient également contribué à façonner en profondeur la société japonaise –, l’occupation américaine a accéléré la mise en place d’institutions démocratiques qui constituent le fondement d’un développement économique aujourd’hui largement partagé.

Se relevant lentement de destructions massives, le peuple japonais a vu son niveau de vie augmenter considérablement pour atteindre celui des pays les plus riches de la planète; ainsi, de 1949 à 1976, la puissance de l’économie japonaise était multipliée par 55. Bénéficiant de la garantie de sécurité offerte par les États-Unis dans le contexte de la guerre froide, le Japon a pu se maintenir en marge, trouvant en lui-même les ressources d’adaptation aux grandes crises qui ont secoué le système économique international depuis le milieu des années 1970. Cette confortable sécurité s’est toutefois longtemps traduite par une absence d’autonomie de T 拏ky 拏 en matière de politique étrangère – le souci de ne pas se démarquer de l’allié américain rejoignant la volonté du Japon de ne pas inquiéter ses voisins.

Concentré sur son effort de développement et sur son souci d’excellence en matière économique, le Japon fera longtemps figure de pays sans histoire, comme en réaction contre le «trop-plein» d’histoire qui devait l’entraîner à la catastrophe nucléaire. L’effondrement de l’U.R.S.S. et la fin des équilibres du système bipolaire, qui ont coïncidé, à T 拏ky 拏, avec un ralentissement de la croissance économique ainsi qu’avec une grave crise de confiance politique, sont toutefois venus ébranler, depuis le début des années 1990, quelques-unes des certitudes sur lesquelles reposait le «modèle japonais».

La croissance, fondée sur des exportations massives, se heurte à la fermeture des grands marchés américains et européens. La population, qui, depuis la fin de la guerre, a fourni des efforts considérables, semble moins prête à soutenir un système de distribution fermé, financé essentiellement par les consommateurs. En politique étrangère, la disparition de l’U.R.S.S. vient remettre en cause la garantie de sécurité offerte par les États-Unis alors que de nouvelles puissances, comme la république populaire de Chine, émergent en Asie. Confronté à ces défis nouveaux, le Japon tente, depuis le début des années 1990, de trouver sa place de grande puissance politique au sein du système mondial; c’est le sens de sa candidature au titre de membre permanent du Conseil de sécurité de l’O.N.U.

L’occupation américaine et le redémarrage (1945-1955)

Au cours de la période d’occupation (1945-1952), le Japon, comme l’Allemagne vaincue, a connu un bouleversement radical de ses institutions et la mise en place de fondements politiques, économiques, juridiques et intellectuels nouveaux. L’attitude des autorités d’occupation à l’égard du Japon a toutefois évolué parallèlement au développement de la guerre froide en Asie et dans le reste du monde. Alors que, dans un premier temps, les autorités américaines semblaient animées d’une mission civilisatrice censée imposer une modernité démocratique à un Japon perçu comme marqué par le féodalisme, dès les prémices de la guerre froide, l’accent a été mis sur la nécessité d’ancrer solidement l’archipel dans le camp occidental en favorisant notamment la reprise économique et la stabilité sociale. Accompagnant cette seconde phase, le Premier ministre Yoshida Shigeru a profondément marqué cette période de l’immédiat après-guerre en cherchant à préserver, dans le cadre étroit imposé par les autorités d’occupation, un certain degré d’autonomie de l’administration nippone.

Le 15 août 1945, après les deux bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, l’empereur Hiro-Hito (Showa-tenn 拏), au cours de la première intervention radiophonique de son règne, reconnaissait la défaite du Japon et demandait au peuple de se résigner. Épuisé par plus de huit années de guerre, en Chine d’abord puis en Asie du Sud-Est et contre les États-Unis, la population semble avoir accepté avec soulagement la fin des hostilités. Alors que le Japon allait pour la première fois de son histoire être occupé par une puissance étrangère, aucun acte de rébellion ne se produisit et, après la défaite, les actes de suicide sont restés très marginaux, y compris parmi les officiers et les hauts fonctionnaires.

Brutalement revenu des ambitions impérialistes qui depuis 1932 et la création de l’État fantoche du Mandchoukouo avaient entraîné la puissance japonaise à s’étendre vers l’ouest jusqu’aux frontières de l’Empire britannique en Inde et à menacer vers le sud les bastions australiens et néo-zélandais de l’«Asie blanche», le Japon occupé se trouvait réduit à sa dimension archipélagique traditionnelle, amputé de toutes les possessions accumulées depuis la fin du XIXe siècle. Taiwan et les Pescadores étaient rendues à la Chine, la Corée colonisée retrouvait son indépendance, l’archipel des Kouriles était occupé par l’U.R.S.S. selon les termes de l’accord secret de Yalta qui prévoyait de lui accorder les quatre îles si Moscou entrait en guerre contre le Japon avant la fin du conflit dans le Pacifique. Cette condition devait être remplie le 8 août 1945 par l’Armée rouge, deux jours après la première explosion atomique sur Hiroshima. L’archipel des Ry ky , annexé par le Japon en 1867, restera sous juridiction américaine jusqu’en 1972.

En revanche, contrairement à l’Allemagne vaincue, le Japon échappera à la partition souhaitée par les Soviétiques. La déclaration de Potsdam, le 26 juillet 1945, exigeait en effet la reddition sans condition de l’adversaire nippon, la destruction de son potentiel de guerre et l’occupation de son territoire, mais la division de l’archipel entre plusieurs puissances occupantes n’était pas prévue, et seuls les États-Unis, principaux acteurs de la guerre du Pacifique, occuperont l’archipel, en tant que représentants de l’ensemble des puissances alliées.

Le 30 août 1945 le général Douglas MacArthur, chef des forces américaines dans le Pacifique, débarquait à Yokohama, dans un pays profondément meurtri par la guerre. Les grandes villes, en dehors des capitales historiques de Ky 拏to et de Nara avaient été détruites, et, en novembre 1944, plus de dix millions de citadins avaient fui les agglomérations. Les combats et les bombardements avaient fait plus de dix millions de victimes, particulièrement nombreuses dans la population civile. Les bombardements atomiques de Hiroshima (140 000 morts) et de Nagasaki (70 000 morts), s’ils n’ont pas causé plus de victimes que certains bombardements conventionnels, ont eu un effet dévastateur sur les esprits, qui explique la ferveur des sentiments pacifistes et antinucléaires qui animent la population japonaise plus de cinquante ans après la fin de la guerre. De plus, l’effet retard des rayonnements atomiques a multiplié au cours des années les victimes de ces bombardements, alourdissant le bilan initial.

À la fin du conflit, la production de riz avait diminué de 32 p. 100 par rapport à 1940 et, en 1946, les rations alimentaires étaient fixées à 150 calories par jour à T 拏ky 拏. Pour compenser les difficultés d’approvisionnement, le marché noir s’était développé dès 1945, mais ne suffisait pas à éliminer les risques de famine qui pesaient sur la population urbaine. Les problèmes de sous-alimentation auxquels se trouvait confronté le Japon à la fin de la guerre ont été accrus par le retour dans l’archipel de plus de trois millions de Japonais, soldats ou expatriés installés dans les colonies chinoises ou coréennes.

L’ambition réformiste des forces d’occupation

Le 2 septembre 1945, la reddition officielle du Japon était signée sur le cuirassé Missouri ancré dans la baie de T 拏ky 拏, et le général MacArthur prenait le titre de commandant suprême des puissances alliées, au sein desquelles les États-Unis, en tant que puissance occupante, exerceront une autorité sans partage. Dès le 6 septembre 1945, le programme politique défini pour l’immédiat après-guerre au Japon était approuvé par le président Truman et envoyé à T 拏ky 拏 pour application immédiate, sans consultation des autres puissances alliées. Au Japon, le général MacArthur, entouré de conseillers américains, dont certains avaient été très influencés par l’expérience rooseveltienne du New Deal aux États-Unis, exerce une autorité absolue.

Pour ces artisans de réformes destinées à interdire toute renaissance de la puissance militaire, l’épisode militariste que le Japon avait connu constituait la conséquence logique de conceptions autoritaires antidémocratiques propres à la société japonaise. Les autorités d’occupation américaines ont donc, dans un premier temps, l’ambition de réformer cette société en profondeur pour la rendre plus conforme à leur vision, souvent idéalisée, de la démocratie américaine. Pour procéder à cette transformation radicale, une série de mesures sont mises en place, qui touchent à tous les domaines de la vie politique, économique et culturelle du pays, et les décisions des autorités d’occupation s’imposent au gouvernement civil japonais, d’inspiration libérale, formé dès le mois d’octobre 1945 autour du Premier ministre Shidehara Kijuro.

Dans la presse, à la radio et dans le cinéma, une censure stricte est instaurée par les autorités d’occupation, qui cherchent à réformer l’opinion publique longtemps soumise à une propagande militariste ultranationaliste. La censure a également pour but d’interdire toute remise en cause de la politique américaine au Japon, et les études portant sur les conséquences des bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki seront longtemps strictement contrôlées. Jusqu’en 1949, les œuvres cinématographiques et littéraires japonaises traditionnelles ainsi que les pièces du théâtre kabuki seront interdites sous le prétexte qu’elles traitent d’une «société féodale non démocratique».

Complétant cette volonté d’éliminer les racines du militarisme nippon et d’instaurer un modèle démocratique nouveau, plus de 220 000 fonctionnaires civils, dont beaucoup d’enseignants, mais également la presque totalité des députés et des sénateurs élus avant la guerre, sont touchés par les purges. Dès 1946, un tribunal international, sur le modèle du tribunal de Nuremberg, est également mis en place pour juger les criminels de guerre japonais. Divisés en trois classes (A, B et C) selon leur degré de responsabilité dans l’administration ou dans l’armée, plus de cinq mille «criminels de guerre» sont ainsi jugés et condamnés de 1946 à 1961 dans toute l’Asie et neuf cent vingt d’entre eux sont exécutés. Au procès de T 拏ky 拏 (1946-1948), où furent jugés vingt-huit criminels de guerre de classe A, sept condamnations à mort sont prononcées dont celle du général T 拏j 拏 (Premier ministre et ministre de la Défense de 1941 à 1944), exécuté en décembre 1948.

Pour procéder à la destruction de l’appareil de guerre japonais et interdire toute remilitarisation de l’archipel, les autorités d’occupation ont également, dans un premier temps, cherché à démanteler ce qui avait constitué à leurs yeux la base économique de l’expansionnisme nippon en Asie. Dès le mois d’août 1945, le commandement suprême prend la décision d’interdire les zaibatsu, grands groupes industriels, commerciaux et financiers, accusés d’avoir servi les ambitions du gouvernement japonais. Avant 1945, les dix premiers zaibatsu, dont Mitsui et Mitsubishi, contrôlaient 75 p. 100 de l’économie japonaise. Les mesures destinées à lutter contre cette concentration de puissance devaient initialement aboutir au démantèlement de plusieurs centaines de grandes entreprises touchant à tous les domaines de la production. Selon les conclusions de la mission Pauley rendues à la fin de l’année 1945, le Japon, après destruction de son potentiel industriel, aurait dû se consacrer exclusivement à l’agriculture et à l’industrie légère. Une loi antimonopole destinée à entériner ces mesures est adoptée au mois d’avril 1947 par un gouvernement dominé par le Parti socialiste (P.S.), qui, à la suite des élections législatives de 1947, constituait la plus importante force politique du pays.

La politique réformiste mise en place par les autorités d’occupation touche également le droit du travail. En décembre 1945, une loi nouvelle autorise le droit de grève et de manifestation et, en 1947, le nouveau Code du travail met en place un ensemble de règles particulièrement progressistes, concernant tous les aspects de la vie dans l’entreprise. Cette législation, souvent en pointe par rapport à la législation américaine, en particulier en ce qui concerne le droit des femmes dans l’entreprise, sera en réalité souvent détournée, mettant en évidence les limites d’une politique de réformes sociales imposées de l’extérieur. En revanche, le nouveau Code du travail fait exploser le taux de syndicalisation des salariés. Alors que le nombre maximal de syndiqués ne dépassait pas 400 000 en 1931, il atteindra 6,5 millions en 1948, soit 41 p. 100 de la force de travail.

La libération des prisonniers politiques et le rétablissement des partis interdits pendant la guerre est une autre décision prise par les autorités d’occupation, dès le mois d’octobre 1945. Le Parti communiste (P.C.) est légalisé et ses dirigeants rentrent de Moscou. Comme le taux de syndicalisation, l’audience du P.C. augmente considérablement et passe de 1 000 membres avant 1945 à 110 000 en avril 1950. En 1949, le P.C. obtient 10 p. 100 des votes aux élections législatives et 35 députés. Le P.S., comme les anciens partis libéraux, est également rétabli à la fin de la guerre et lors des élections d’avril 1946 – les premières autorisant le vote des femmes – plus de trois cents partis entrent en concurrence. D’avril 1947 à février 1948, le P.S., qui a obtenu 26,2 p. 100 aux élections, est à la tête d’un gouvernement de coalition de gauche sous la direction de Katayama Tetsu. Ce sera le seul Premier ministre socialiste de l’histoire du Japon jusqu’en 1994.

L’agriculture fait également l’objet d’une réforme radicale dans les premières années de l’occupation. Promulguées en octobre 1946, les directives sur la réforme agraire sont destinées à extirper les fondements de l’«esprit féodal», présenté par les forces d’occupation comme l’une des sources essentielles de la dérive militariste du Japon d’avant-guerre. La réforme agraire favorise l’apparition d’une classe de petits propriétaires fonciers, qui constituera longtemps la base électorale du Parti libéral-démocrate (P.L.D.). À la suite de la réforme agraire, les fermiers ne constituent plus que 5 p. 100 de la population agricole totale. À partir de 1947, un réseau de coopératives étroitement liées au ministère de l’Agriculture et destinées à prendre la place des associations agricoles d’avant-guerre vient compenser l’étroitesse des surfaces cultivées individuellement. La réforme agraire de 1946 semble avoir répondu à une réelle attente de la part de la population paysanne et rejoignait des préoccupations exprimées dès les années 1920 par les premiers réformateurs de l’ère Taish 拏.

La police et l’éducation, étroitement contrôlées par le pouvoir militaire, font également l’objet d’une totale réorganisation; le principe de décentralisation de l’autorité est appliqué aux forces de police comme au système éducatif. Au mois d’octobre 1946, le rescrit de 1890 de l’empereur Meiji sur l’éducation, qui exigeait notamment une loyauté absolue au trône, est aboli. Plus de 940 000 maîtres et professeurs font l’objet de purges entre 1945 et 1949, et les cours d’éthique et d’histoire du Japon, accusés d’exalter un sentiment national jugé dangereux, sont supprimés. En 1947, les lois fondamentales sur l’éducation sont adoptées et mettent l’accent sur la décentralisation de l’autorité et le développement dans la jeunesse des sentiments individualistes, considérés comme favorables au développement de la démocratie.

La Constitution de 1946

La nouvelle Constitution japonaise promulguée en novembre 1946, la seconde dans l’histoire du Japon depuis celle de Meiji en 1889, constitue le sommet des réformes destinées à démocratiser la société japonaise. Rédigée en moins d’une semaine par les autorités d’occupation, elle règle la question du maintien de l’institution impériale et celle du statut de l’empereur, qui avaient fait l’objet de divergences entre les puissances alliées et au sein même des autorités américaines. Le général MacArthur, par souci de stabilité, avait refusé que l’empereur fût jugé comme criminel de guerre au procès de T 拏ky 拏 et avait imposé le maintien d’une institution impériale soutenue par plus de 95 p. 100 de la population, selon le premier sondage d’opinion publié après 1945. Le Premier ministre Yoshida Shigeru, favorable à une monarchie de type britannique, pèse également de tout son poids dans ce sens.

Selon la nouvelle Constitution, l’empereur est le «symbole de l’État et de l’unité du peuple», mais sa position procède de la volonté du peuple souverain et s’y trouve donc subordonnée. Il dispose du droit de nommer le Premier ministre, de promulguer les lois et les traités et de dissoudre l’Assemblée, mais il ne s’agit que d’un droit purement symbolique, qui s’exerce sous l’autorité du Parlement. Accompagnant cette évolution constitutionnelle, une politique de désacralisation de l’empereur est imposée par les autorités américaines. L’empereur Hiro-Hito renonce officiellement à son statut divin en janvier 1946 et, dès le mois de février, il inaugure une série de visites de l’archipel, destinées à le rapprocher de la population, qui s’achèvera en 1951. Il faudra toutefois attendre 1975 pour que l’empereur accorde une première conférence de presse. À cette occasion, il soulignera la continuité entre le Japon démocratique de l’après-guerre et le développement de la démocratie sous Taish 拏, avant la montée en puissance des militaires, relativisant ainsi la mission formatrice des autorités d’occupation.

Deuxième élément clé de la nouvelle Constitution, le Japon renonce, selon l’article 9, au droit d’usage ou de menace d’usage de la force pour résoudre les problèmes internationaux. Il renonce également à disposer de forces armées. L’article 9 constitue aujourd’hui l’un des points les plus controversés de la «Constitution pacifiste» de 1946, mais les projets de révision, qui imposent une majorité des deux tiers des deux Assemblées réunies, se sont toujours heurtés aux sentiments pacifistes particulièrement vivaces dans la population et chez ses représentants.

Par ailleurs, la Constitution de 1946 reprend le système bicamériste prévu par la Constitution de 1889, mais la Chambre des représentants dispose désormais de l’autorité principale et la Chambre des pairs, devenue Chambre des conseillers, voit son influence considérablement réduite. Complétant cet arsenal démocratique, les ministres sont maintenant responsables devant le Parlement et non plus devant l’empereur. L’indépendance de la justice est proclamée et une Cour suprême sur le modèle américain est créée. Pour éviter toute résurgence d’un militarisme discrédité, la Constitution interdit aux militaires la carrière ministérielle.

Dans un premier temps, conformément à la stratégie de révolution pacifique prônée par Moscou, le P.C. soutient la politique réformiste menée par les autorités d’occupation. Toutefois, alors que les prémices de la guerre froide radicalisent la position soviétique, le P.C. encourage rapidement les mouvements de grève, qui se multiplient à la faveur de la grave crise d’approvisionnement que traverse le pays, ainsi que la prise de contrôle de nombreuses entreprises par leurs employés. En 1946 des manifestations réunissent plus de 250 000 personnes à T 拏ky 拏, mais, en décembre de la même année, un appel à la grève générale est interdit par MacArthur, qui craint une évolution insurrectionnelle.

Évolution de la stratégie américaine

Cette interdiction de la grève générale marque un coup d’arrêt aux tendances les plus radicales de la politique réformiste suivie par les autorités d’occupation. À partir de 1948, les priorités stratégiques du gouvernement américain à l’égard du Japon évoluent. De leur côté, les milieux d’affaires souhaitent pouvoir reprendre les échanges avec le Japon, qui, avant la guerre, constituait l’un des principaux partenaires commerciaux des États-Unis. De plus, le développement de la guerre froide et la progression des forces communistes qui s’empareront du pouvoir, le 1er octobre 1949, en Chine, ont renforcé le poids de ceux qui souhaitent intégrer le Japon au camp occidental et éviter qu’il ne bascule dans le camp communiste.

Dès 1947, le vice-secrétaire d’État Dean Acheson lance l’idée de transformer en «atelier de l’Asie» le Japon, pour aider à son redressement par le développement des exportations. Ce mouvement de réintégration du Japon au dispositif stratégique américain en Asie se trouve amplifié par la guerre de Corée, qui, à partir de juin 1950, confirmera la coupure du monde en deux camps. Dans ces conditions, la portée des mesures destinées à favoriser une transformation radicale de la société japonaise s’est vue progressivement limitée.

La grave crise économique dans laquelle se débattait le Japon et une agitation sociale endémique ont également contribué à ce que les autorités d’occupation révisent leur politique réformiste. L’objectif n’était plus de punir le Japon, mais d’aider à sa reconstruction en tant qu’allié des États-Unis dans le cadre de la politique d’endiguement (containment ) du communisme en Asie. Par ailleurs, le poids de l’aide alimentaire, qui s’élève à plus de 180 millions de dollars en juin 1949, supporté par les seuls États-Unis, pèse également dans la volonté de Washington de permettre au Japon de satisfaire le plus rapidement possible à ses propres besoins.

Le gouvernement japonais est dirigé à partir d’octobre 1948 par Yoshida Shigeru, qui conservera son poste jusqu’en décembre 1954 et continuera d’exercer une influence importante sur la vie politique japonaise jusqu’à sa mort en 1967. Connue sous le nom de doctrine Yoshida, la politique suivie par son gouvernement au-delà de la période d’occupation a permis au Japon, au prix de l’abandon de toute autonomie en matière de défense et de politique étrangère, de se placer sous la protection des États-Unis pour consacrer la totalité de ses efforts au redressement économique.

À partir de 1948, une purge des éléments les plus radicaux de la fonction publique est organisée à la faveur de réductions d’effectif. Le droit du travail est révisé et la grève est interdite dans la fonction publique puis dans l’ensemble du secteur public. Pourtant l’influence des syndicats d’enseignants continuera de se faire sentir dans le contenu des programmes de l’éducation nationale. Dans le secteur privé, des syndicats de type corporatiste, destinés à remplacer les grands syndicats contrôlés par les militants communistes ou socialistes, sont progressivement mis en place. À partir de 1950, cette purge s’accompagne de la réhabilitation progressive des victimes des purges qui avaient suivi la défaite de 1945.

La vie économique est également touchée par cette réorientation de la politique des États-Unis à l’égard du Japon. Le démantèlement de l’appareil industriel et la dissolution des zaibatsu sont interrompus, et les intérêts du gouvernement libéral de Yoshida Shigeru rejoignent dans ce domaine les préoccupations du gouvernement américain, soucieux de se libérer du fardeau économique nippon. En 1949, le ministère du Commerce extérieur et de l’Industrie (M.I.T.I.) est créé et met progressivement en place une politique destinée à encourager les industries les plus compétitives.

Dans le contexte de la guerre froide, les États-Unis font également pression sur le gouvernement Yoshida pour un réarmement progressif du Japon, en dépit des principes pacifistes contenus dans la Constitution. Dès 1948, des forces de sécurité maritime sont créées puis, en 1950, une réserve de police de 75 000 hommes, commandés par d’anciens officiers de l’armée impériale. Cette force de police était initialement destinée à lutter contre la subversion intérieure et à exercer un contrôle sur les activités du P.C., qui, entre 1950 et 1951, tente de lancer sur le modèle chinois une stratégie de zones libérées dans les campagnes. En janvier 1952, des forces d’autodéfense terrestres aériennes et maritimes sont finalement mises en place, avec un effectif autorisé de 180 000 hommes. Dans le contexte difficile de la guerre de Corée, les États-Unis ont fait pression sans succès sur le gouvernement japonais pour que les effectifs autorisés atteignent 350 000 hommes.

Méfiant à l’égard d’une institution militaire très largement déconsidérée dans l’opinion publique, Yoshida, qui avait été arrêté en 1945 par la police militaire pour son opposition à la guerre, fait en sorte que le Japon n’ait pas à prendre en charge la sécurité de son territoire. Ainsi, à partir de 1951 et de la signature du traité de sécurité entre T 拏ky 拏 et Washington, la sécurité du Japon sera assurée par les États-Unis. Les effectifs des forces américaines réparties dans les 2 824 bases installées sur le territoire japonais s’élèvent initialement à 260 000 hommes et seront progressivement réduits. Le traité prévoyait que les troupes américaines basées au Japon pouvaient être utilisées pour des opérations de maintien de l’ordre et les ressortissants américains bénéficiaient d’un droit d’extraterritorialité. Les troupes américaines pouvaient également être utilisées pour toute action menée en Asie, sans consultation préalable du gouvernement japonais. En 1952, alors que l’occupation vient officiellement de s’achever, le P.C. organise de nombreuses manifestations contre le traité de sécurité nippo-américain et un sentiment ambigu de pacifisme et d’hostilité à la présence des forces américaines, assimilées aux forces d’occupation, se développe dans certaines couches de la population, qui dénoncent également le «retour en arrière» sur les réformes adoptées en 1945 et en 1946.

Dans le même temps s’amorce le redressement économique du Japon et sa réintégration progressive dans le système économique et politique international. En 1951, la production industrielle retrouve le niveau de 1931 et, en 1953, le niveau de vie moyen est égal à celui de 1939. Le Japon, qui sert de base de départ aux troupes américaines envoyées en Corée, bénéficie de l’effort de guerre consenti par les États-Unis et, de 1951 à 1961, les achats américains au Japon s’élèveront à plus de 5 milliards de dollars, contribuant ainsi au financement de plus du quart des importations, dont l’archipel restait très dépendant.

Le départ du général MacArthur en avril 1951 et la signature d’un traité de paix à San Francisco le 8 septembre 1951, en dépit de l’opposition des pays du camp socialiste rangés derrière l’U.R.S.S, marquent la fin d’une époque. L’U.R.S.S. dénonce quant à elle l’abandon, sous la pression des États-Unis, d’une clause qui imposait au gouvernement japonais le versement de lourdes réparations. Aucun traité de paix ne sera donc signé avec Moscou. Un traité séparé sera signé avec la Chine nationaliste en avril 1954, le gouvernement japonais suivant en cela la position américaine de non-reconnaissance de la république populaire de Chine établie sur le continent en 1949; et il faudra attendre 1965 pour que le Japon signe un traité de paix avec la Corée du Sud. Le traité de San Francisco de 1951 entérine l’occupation de l’archipel des Ry ky et d’Okinawa par les États-Unis et le Japon renonce officiellement à l’ensemble des possessions accumulées depuis la fin du XIXe siècle, de Sakhaline à Taiwan. Le traité de San Francisco entrera en vigueur le 28 avril 1952, date de la fin de la période d’occupation.

À partir du début des années 1950, les exportations du Japon redémarrent progressivement, posant les fondements de la spectaculaire ascension économique du pays. À partir de 1953, de modestes échanges reprennent avec la Chine, qui, avant la Seconde Guerre mondiale, entrait pour 25 p. 100 dans le commerce extérieur du Japon. L’absence de relations diplomatiques, conformément aux orientations définies par la politique étrangère américaine, a nui au développement de ces échanges et, en 1957, le commerce entre la république populaire de Chine et le Japon ne dépassait pas 2 p. 100 du total du commerce extérieur du Japon, pour s’interrompre de nouveau à partir de 1958.

Croissance et frustrations (1955-1980)

Pour beaucoup de Japonais, c’est l’année 1955 qui a sonné la fin de l’après-guerre. En novembre, le P.L.D., coalition regroupant les deux grands partis libéraux, est créé et se maintiendra au pouvoir sans interruption jusqu’en 1993. En septembre, l’admission du Japon dans le G.A.T.T. (General Agreement on Tariffs and Trade) marque la renaissance économique du pays sur la scène internationale. En décembre 1956, l’entrée du Japon à l’O.N.U. est le signe de son retour diplomatique dans le système mondial. C’est la mort de Staline (1953) et le réchauffement provoqué par l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir qui favorisent une normalisation des relations diplomatiques avec l’U.R.S.S., puis l’admission du Japon à l’O.N.U. Toutefois, en dépit des progrès accomplis, aucun traité de paix ne sera signé avec Moscou et la question de l’occupation des Kouriles par les Soviétiques ne sera pas résolue. Enfin, il faudra attendre 1957 pour que plus de dix mille prisonniers de guerre japonais retenus en Sibérie puissent regagner l’archipel.

À partir de 1956, le gouvernement japonais amorce un processus de réhabilitation de l’image du Japon. Cette année-là, l’enseignement de l’histoire et de la géographie de l’archipel est rétabli, en revanche des tentatives de révision des textes des livres scolaires consacrés à la guerre n’ont pas de succès. De 1957 à 1960, le Premier ministre Kishi Nobosuke symbolise cette volonté de reprendre en main la société et de reconsidérer les réformes les plus radicales mises en place de 1945 à 1948 par les autorités d’occupation. Condamné comme criminel de guerre en tant que vice-ministre des Munitions du général T 拏j 拏 pendant la guerre, Kishi Nobosuke est favorable à une révision de la Constitution autorisant un véritable réarmement du pays en étroite coopération avec les États-Unis. Dans le domaine de l’éducation, il est accusé par les syndicats d’enseignants de vouloir réhabiliter certaines valeurs propres à l’ancien système. Fort du soutien accordé au P.L.D., qui obtient 57,8 p. 100 des suffrages aux élections de 1958, il tente, sans grand succès, d’imposer un contrôle accru des syndicats d’enseignants.

La fièvre sociale des années 1960

L’opposition au gouvernement Kishi et au retour en arrière dénoncé par certains se cristallise violemment autour de la dénonciation du traité de sécurité nippo-américain que Kishi souhaite pouvoir renégocier dans un sens plus favorable au Japon. Une coalition hostile à la renégociation et à la prolongation du traité, regroupant le P.S., le P.C. et le Zengakuren (association regroupant des représentants d’organisations étudiantes et intellectuelles), bénéficie de la sympathie d’une large partie d’une population sensible à tout risque de guerre, en particulier nucléaire. En janvier 1960, le Premier ministre Kishi signe à Washington la prorogation du traité de sécurité, en partie révisé. Le nouveau traité prévoit notamment l’interdiction pour les forces américaines stationnées au Japon d’intervenir dans les affaires intérieures du pays ainsi que dans toute autre partie de l’Asie sans consulter le gouvernement japonais.

Au début de 1960, l’opposition socialiste et communiste à la ratification du traité par l’Assemblée se développe, des sit-in et des manifestations violentes sont organisés et des pétitions hostiles au traité de sécurité rassemblent plus de 13 millions de signatures. Au même moment, la guerre froide est relancée lorsque est abattu en territoire soviétique un avion espion américain U2; l’ensemble des partis communistes, dont le Parti communiste japonais, se mobilisent alors pour dénoncer toute alliance avec «les fauteurs de guerre» américains. Kishi réussit à imposer la ratification du traité après l’intervention de la police dans l’enceinte de la Chambre des députés, mais la visite à T 拏ky 拏 du président Eisenhower prévue pour le 16 juin 1960 est annulée. La démission du Premier ministre et son remplacement par Ikeda Hayato en juillet 1960 désamorcent pour un temps l’agitation sociale, focalisée sur la dénonciation de l’alliance nippo-américaine. Ikeda prône une politique de partage des bénéfices de la croissance en promettant, dès son arrivée au pouvoir, le doublement des revenus des ménages en dix ans. Accompagnant la nouvelle croissance, le M.I.T.I. avait lancé dès 1955 un projet de «voiture du citoyen» accessible à tous; il sera concrétisé en 1959 par la Datsun Bluebird.

En dépit d’une agitation étudiante et syndicale que certains ont pu qualifier de prérévolutionnaire, le P.L.D. conserve une large majorité à l’issue des élections de l’automne 1960 et la division de l’opposition favorise par la suite son maintien au pouvoir. En 1960, le mouvement socialiste éclate en deux partis divisés sur la question de l’alliance avec les États-Unis. En 1964, la création du parti K 拏meit 拏, émanation de la secte bouddhiste S 拏kka-Gakkai fondée dans les années 1930, accentue encore les divisions de l’opposition. La dénonciation de l’alliance nippo-américaine rejoignait toutefois un sentiment répandu dans la population, qui craignait de voir le Japon engagé dans un conflit par le simple jeu des alliances. Répondant à cette agitation sociale de gauche, l’extrême droite japonaise, qui ne dispose d’aucun soutien populaire, tente toutefois de peser violemment sur le débat politique en faisant assassiner en octobre 1960, le dirigeant socialiste Asanuma Inejiro, qui avait dénoncé à Pékin, quelques mois plus tôt, le traité de sécurité nippo-américain. Cette conjugaison de manifestations violentes frappe d’autant plus les esprits que la diffusion des images par la télévision devient un phénomène de masse.

Le miracle économique

Le taux de croissance, remarquable, de 11 p. 100 par an en moyenne que le Japon connaît dans les années 1960 et au début des années 1970 permet de doubler le revenu moyen de la population en moins de dix ans. Le Japon est désormais considéré comme un «miracle économique», conjuguant haute productivité et taux d’épargne élevé. La croissance est soutenue par les directives du M.I.T.I., qui oriente, dans les années 1960, 85 p. 100 des investissements vers la construction navale, les aciéries, l’industrie chimique et l’industrie automobile. De 1950 à 1980, la production automobile de l’archipel passe ainsi de 1 600 à 11 millions d’unités annuelles.

Dès 1960 la balance commerciale est positive et, en 1969, le Japon se place au troisième rang de l’économie mondiale, en terme de P.N.B., même s’il ne dépasse pas le vingt-deuxième rang en terme de revenu par habitant. Son intégration économique au reste de l’Asie s’accélère au cours des années 1960; les accords de réparation signés avec les pays d’Asie du Sud-Est liés à des programmes d’aide économique favorisent en effet l’achat de produits japonais. Interrompus en 1958, les échanges reprennent en 1962 avec la république populaire de Chine, dont le Japon devient le premier partenaire commercial en dépit de l’absence de relations diplomatiques. La renaissance économique du Japon s’accompagne d’une stabilité politique autour du P.L.D., qui recueille les fruits d’une croissance dont il apparaît comme le principal artisan. En 1964, les jeux Olympiques de T 拏ky 拏 marquent le retour du Japon en tant que grande puissance sur la scène internationale. La construction, pour cette occasion, du train à grande vitesse Shinkansen ainsi que celle des autoroutes urbaines à T 拏ky 拏 symbolisent le bond dans la modernité accompli par le pays moins de vingt ans après la défaite de 1945.

Pourtant, cette croissance remarquable a des conséquences sur l’environnement et la qualité de la vie, qui sont à l’origine de nouveaux mouvements d’opposition. Dans les années 1960 apparaît en effet une opposition, moins institutionnalisée, autour des mouvements de citoyens et d’étudiants. Cette opposition se cristallise en partie contre la guerre du Vietnam et contre les bases américaines au Japon, autour du thème toujours très mobilisateur du pacifisme. La Fédération des citoyens pour la paix au Vietnam, fondée en 1965, constitue pour de longues années le modèle de tous les mouvements de citoyens qui se développeront dans l’archipel sur les thèmes de la lutte contre la guerre, contre les pollutions industrielles, contre le traité de sécurité nippo-américain, puis contre la construction d’un nouvel aéroport à Narita.

En 1968, d’importantes manifestations sont organisées à l’occasion de la visite du sous-marin nucléaire américain Enterprise à la base navale de Sasebo. Cette opposition aboutit à la formulation par le gouvernement japonais des «trois principes non nucléaires» de non-production, non-possession et non-introduction d’armes nucléaires. Ces trois principes renforcent le caractère pacifiste de la Constitution de 1946, plaçant le Japon sous le parapluie nucléaire américain en lui interdisant de se doter d’une force de dissuasion autonome.

En 1970 toutefois, le renouvellement automatique du traité de sécurité nippo-américain ne provoque pas d’opposition aussi massive qu’en 1960, et le mouvement pour la paix au Vietnam commence à s’essouffler. Les mouvements de citoyens poursuivent en revanche leurs actions en privilégiant des problèmes plus locaux, dont le symbole le plus fort reste l’organisation des grands procès antipollution après le scandale de Minamata. Autour du port de Minamata, dans l’île de Ky sh , la population fut victime d’une grave intoxication due à la pollution par le mercure de l’eau de mer et du poisson consommé (des rejets industriels se poursuivaient sans précaution depuis le début des années 1950).

Dans les années 1970, quatre procès intentés contre les entreprises responsables des pollutions les plus graves, à Minamata et ailleurs, aboutissent à l’octroi de réparations et à l’évolution de la législation dans un sens particulièrement sévère, qui fait du Japon dans la décennie suivante, l’un des pays les moins pollués du monde développé. Les mouvements de femmes, liés aux mouvements de citoyens, se développent également à la fin des années 1960 et au début des années 1970; ils évoluent par la suite vers l’organisation de puissants mouvements de consommateurs et de lutte contre la corruption politique.

En 1968, les occupations d’universités par les étudiants entraînent la fermeture des plus prestigieuses d’entre elles, dont celle de T 拏ky 拏; cette agitation aboutit, comme en Allemagne et en Italie, à une dérive terroriste particulièrement active au début des années 1970. L’Armée rouge, Sekigun, multiplie les actions terroristes sur le territoire japonais et à l’étranger en liaison avec le Front populaire de libération de la Palestine (attentat de l’aéroport de Lod en Israël, en 1972, qui fait vingt-quatre morts). Toutefois, les combats violents entre factions terroristes entraînent l’extinction progressive du mouvement. Une partie des terroristes de l’Armée rouge japonaise trouvent refuge en Corée du Nord, d’autres au Proche-Orient, les derniers éléments profondément divisés sont arrêtés par la police à Karuizawa à une centaine de kilomètres de T 拏ky 拏, en 1972.

Cette agitation multiforme qui semble devoir remettre en cause les fondements même de la croissance économique japonaise, ne touche en fait qu’une faible partie de la population, et l’ensemble du pays continue de progresser sur la voie du développement. Symboliquement, le suicide rituel de l’écrivain Mishima Yukio, le 25 novembre 1970, devant les troupes des forces d’autodéfense, qu’il ne parvenait pas à mobiliser pour un retour aux valeurs du Japon traditionnel, est interprété comme l’acte incohérent d’un fou anachronique par une population qui ne trouve d’intérêt ni aux mouvements d’extrême gauche ni à l’agitation des groupuscules d’extrême droite, très minoritaires. La domination du P.L.D., qui s’appuie sur un électorat paysan protégé et sur un réseau dynamique de P.M.E. concentrant plus de 50 p. 100 de la force de travail, n’est pas remise en cause.

Si la première crise pétrolière, en 1973, provoque un ralentissement dans le rythme de la croissance japonaise, elle met également en évidence la vitalité et la capacité d’adaptation du pays aux crises énergétiques puis monétaires qui le frappent. Totalement dépendant de l’extérieur pour son approvisionnement en énergie, le Japon réagit plus rapidement que les autres pays développés aux deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Deuxième consommateur mondial de pétrole du monde après les États-Unis, le Japon importe au début des années 1970 la totalité de son pétrole, dont plus de 80 p. 100 en provenance des pays du Golfe. Cette situation de dépendance pousse le Japon, pour la première fois depuis 1945, à s’affranchir de la tutelle américaine en soutenant, en 1973, les revendications pour l’autonomie de la Palestine, échappant ainsi aux menaces d’embargo des pays producteurs. Après des mesures radicales d’économie d’énergie et de diversification des sources d’approvisionnement, la dépendance du Japon à l’égard des produits pétroliers passe de 80 p. 100 en 1972 à 61 p. 100 en 1983. Après la première crise du pétrole, la croissance japonaise reste impressionnante pour un pays développé (autour de 6 p. 100 jusqu’à la fin des années 1980) mais on est loin des taux de croissance à deux chiffres caractéristiques des années 1960. De même, la hausse du yen qui pèse sur les exportations en 1971 puis en 1977 n’entraîne pas de véritable ralentissement de l’économie, accélérant au contraire les évolutions nécessaires de l’outil de production.

Cependant, le développement continu des exportations, particulièrement en direction des États-Unis, provoque, au début des années 1970, les premières réactions de méfiance du gouvernement et de l’opinion publique américains à l’égard d’un «élève» en passe de rattraper son maître. Les mesures de restriction des importations japonaises (les premières seront prises par Richard Nixon en 1971) ajoutées à la normalisation des relations sino-américaines, intervenue sans consultation du partenaire japonais, créent un sentiment de malaise qui ira croissant. Les États-Unis exigent notamment que le Japon assume une part plus importante de l’effort de défense et, en 1976, T 拏ky 拏 adoptera un nouveau programme de défense, prévoyant une augmentation régulière du budget consacré à celle-ci.

En 1972, selon une promesse faite en octobre 1970 par Richard Nixon au Premier ministre Sat 拏 Eisaku, Okinawa et l’archipel des Ry ky sont rendus au Japon. Cet événement, longtemps attendu, qui devait définitivement effacer la période d’après-guerre, est en fait éclipsé par la visite surprise de Richard Nixon à Pékin en février 1972 et par le rétablissement des relations diplomatiques entre la république populaire de Chine et les États-Unis. Le Japon, qui avait renoncé à développer ses liens avec Pékin sous la pression des États-Unis, normalise à son tour, en septembre 1972, ses relations diplomatiques avec la Chine populaire lors de la visite à Pékin du nouveau Premier ministre Tanaka Kakuei et signe en 1978 avec les communistes chinois un traité de paix et d’amitié remplaçant l’accord de 1954 signé entre T 拏ky 拏 et Taipei. Les projets de développement de l’Extrême-Orient russe, qui se multiplient à la même époque, alors que le Japon cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, ne connaissent en revanche pas de véritable réalisation. La question des Kouriles n’est toujours pas résolue et le gouvernement japonais en fait un point essentiel dans la négociation d’un éventuel traité de paix pouvant ouvrir la porte à une aide économique massive. Le Japon cherche également à affirmer son engagement en Asie du Sud-Est. À la fin des années 1970, les investissements japonais dans la région s’accroissent, entraînant le développement rapide de nouveaux «dragons» économiques. En 1977, le Premier ministre Fukuda Takeo tente d’appliquer la «doctrine Fukuda» d’engagement du Japon en Asie du Sud-Est.

En politique intérieure, le «règne» du Premier ministre Tanaka Kakuei, inauguré par des projets ambitieux de déconcentration régionale, s’achève en décembre 1974 avec les premiers scandales financiers, qui toucheront ensuite un monde politique de plus en plus fragilisé. Tanaka Kakuei continuera toutefois d’exercer, à la tête de son importante faction, une forte influence sur le P.L.D. jusqu’à la fin des années 1980. Son successeur, Miki Takeo, lance sans succès une première tentative de réforme politique alors que le P.L.D. connaît, en 1976, sa première scission.

De l’euphorie spéculative à la mise en cause du «modèle japonais»

En 1982, l’arrivée au pouvoir de Nakasone Yasuhiro symbolise le statut nouveau, à la mesure de sa puissance économique, que le Japon cherche à obtenir sur la scène internationale. Directeur de l’Agence de défense en 1969 puis ministre du Commerce extérieur et de l’Industrie dans le gouvernement Tanaka, le nouveau Premier ministre, personnage controversé, incarne l’émergence d’un nouveau Japon, «sans complexe», cherchant à s’imposer comme partenaire stratégique responsable au côté des États-Unis. Cette affirmation nouvelle des responsabilités internationales du Japon, notamment en matière de défense, se heurte aux critiques et aux inquiétudes formulées par les voisins de T 拏ky 拏 contre les risques de renaissance du militarisme nippon et par la Chine populaire en particulier, soucieuse d’interdire tout retour du Japon sur la scène mondiale en tant que puissance politique concurrente.

Toutefois, en dépit de la réaffirmation par le président Reagan et par le Premier ministre Nakasone de l’importance de l’alliance nippo-américaine face à une puissance soviétique dont l’intervention en Afghanistan, à partir de 1979, masque le déclin, les efforts de défense consentis par T 拏ky 拏 restent limités. En 1981, le Japon s’était engagé à étendre ses capacités d’intervention militaire dans un rayon de mille milles autour de l’archipel, mais il ne se dote pas de l’armement indispensable à ces missions nouvelles (il ne dispose pas par exemple de porte-avions). Fixé à 1 p. 100 du budget national, le budget de la Défense augmente dans les proportions, considérables, autorisées par la croissance générale de l’économie, mais les orientations défensives fondamentales définies par le programme de 1976 et par le cadre constitutionnel étroit de l’article 9 ne sont pas remises en cause. Au début des années 1990, le ralentissement de la croissance économique conjugué à la modification des données stratégiques provoquée par la disparition de l’U.R.S.S. entraînent une réduction des dépenses consacrées à la défense, alors que, dans le même temps, le Japon accepte d’assumer une part croissante du coût des bases américaines installées sur son territoire selon le principe du «fardeau partagé» souhaité par Washington.

Toutefois, au cours des années 1980, l’inquiétude à l’égard d’une montée en puissance économique, semble-t-il irrésistible, du Japon, symbolisée par l’«invasion» par les investisseurs nippons de l’espace américain, s’est traduite par le développement aux États-Unis de sentiments antijaponais (le Japan bashing ), auxquels a répondu dans l’archipel une méfiance croissante à l’égard d’un modèle américain perçu comme déclinant. Les tentatives, parfois maladroites, du Premier ministre Nakasone pour réhabiliter un sentiment de fierté nationale que les forces d’occupation américaines puis les gouvernements nationaux, avaient cherché à éradiquer donnent lieu, dans le reste de l’Asie, à des dénonciations violentes. La visite officielle effectuée le 15 août 1990 à l’occasion du quarante-cinquième anniversaire de la défaite par le Premier ministre au temple de Yasukuni, où un culte est rendu aux héros morts pour le pays, y compris aux combattants de la Seconde Guerre mondiale, dont certains ont été condamnés comme criminels de guerre, est particulièrement critiquée et fait resurgir chez les voisins de T 拏ky 拏 la crainte de voir le Japon céder à de nouvelles ambitions.

De même, la réintroduction du drapeau japonais dans les écoles et le rétablissement du chant d’hommage à l’empereur (Kimigayo ) comme hymne national ainsi que les projets de révision des textes scolaires dans une optique moins critique de la politique du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale constituent autant de symboles de cette volonté du Japon, superpuissance économique, de retrouver au sein du système international une identité reconnue.

La remise en cause du modèle politique

En dépit d’une première série de scandales financiers à la suite de l’affaire Lockheed, qui a éclaté en 1976, le P.L.D. obtient, lors des élections de 1986, ses meilleurs résultats depuis 1963. Pourtant, dès 1988, le scandale Recruit, qui touche directement le nouveau Premier ministre Takeshita Noboru ainsi que son prédécesseur, Nakasone, relance les interrogations sur les capacités d’évolution d’un système dominé depuis 1955 par le même parti, très lié aux clientèles locales qui lui servent de réserves électorales. Ce scandale politico-financier ravive la méfiance des mouvements de citoyens, tout particulièrement les mouvements de femmes et de consommatrices, vis-à-vis du gouvernement. Ils se mobilisent contre le projet de mise en place d’une taxe à la consommation de 3 p. 100 perçue comme injuste par une population qui se sent bafouée compte tenu des efforts considérables qu’elle a consentis depuis 1945 pour la renaissance de la puissance japonaise. Le P.L.D. perd également une partie de son soutien paysan traditionnel, en libéralisant progressivement le prix du riz jusqu’alors subventionné par l’État et surtout en ouvrant le marché des produits agricoles aux produits étrangers, sous la pression des États-Unis. En 1989, pour la première fois depuis 1955, les élections à la chambre haute sont remportées par le P.S., qui a su trouver en Doi Takako, qui le dirige depuis 1986, une femme qui répond mieux aux attentes nouvelles des citoyens et surtout des citoyennes.

En janvier 1989, la mort de l’empereur Hiro-Hito (Showa) après plus de soixante ans de règne semble devoir ouvrir une ère nouvelle pour la monarchie, avec l’intronisation du prince héritier Aki-Hito (Heisei), que son mariage avec une roturière a rapproché de la population. Le financement par l’État des cérémonies religieuses d’intronisation provoque toutefois une polémique et une nouvelle dénonciation des risques de retour au passé mais, très vite, le gouvernement saisit l’occasion du changement de règne pour manifester aux voisins du Japon la volonté d’apaisement de l’archipel. Le nouvel empereur exprime très rapidement au Premier ministre chinois puis au président de la Corée du Sud ses regrets profonds pour les malheurs causés par son pays pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1992, la première visite d’un empereur du Japon en Chine se veut le symbole éclatant, bien que très illusoire, de la volonté des deux grandes puissances asiatiques de tirer un trait sur le passé.

À partir de la fin des années 1980, le Japon, dont tout nouvel effort de défense suscite les inquiétudes et les critiques de ses voisins, se trouve confronté sur la scène internationale aux pressions américaines; les États-Unis souhaitent en effet un engagement accru de T 拏ky 拏 dans un monde en plein bouleversement depuis l’effondrement du système socialiste. Alors que le Japon participe à hauteur de 13 milliards de dollars au financement de la guerre du Golfe entre août 1990 et février 1991, les États-Unis multiplient leurs critiques contre son absence d’engagement physique, dans une zone où l’archipel possède des intérêts énergétiques vitaux. Première brèche dans l’interdiction faite au Japon d’envoyer des troupes à l’étranger, deux dragueurs de mines partent pour le Golfe à la fin des hostilités. En juin 1992, après plusieurs mois d’opposition, la loi P.K.O. (Peace Keeping Operation), autorisant l’envoi d’unités des forces d’autodéfense à l’étranger dans le cadre des opérations de maintien de la paix de l’O.N.U. est adoptée. La première mission, effectuée au Cambodge à la fin de 1992, marque ainsi, à une échelle modeste, le retour du Japon sur la scène militaire internationale dans le cadre symboliquement sensible de l’Asie du Sud-Est.

La montée des doutes

Les bouleversements du système international provoqués par la disparition de l’U.R.S.S. et l’effondrement du communisme en Europe de l’Est s’accompagnent au Japon d’une instabilité politique et surtout économique nouvelle. En 1992, la bulle spéculative qui a permis au Japon de poursuivre, depuis la fin des années 1980, une croissance exceptionnelle pour un pays développé (près de 6 p. 100), éclate, entraînant un effondrement de la Bourse et du prix des terrains qui servent de garantie aux prêts bancaires. La croissance de l’économie est brutalement grippée et, pour la première fois depuis le début des années 1950, une récession s’amorce. Habitués au plein-emploi, les Japonais s’inquiètent de l’augmentation du taux de chômage qui ne dépassera toutefois pas 3,5 p. 100 à son plus haut niveau, en 1996.

Parallèlement à cette crise économique, la stabilité du système mis en place en 1955 s’effondre en juin 1993 et, à la suite d’une crise politique interne, le P.L.D. perd les élections de juillet, où il n’obtient que 36,6 p. 100 des voix. Le nouveau Premier ministre, Hosokawa Morohiro, qui a fondé en 1992 le Nouveau Parti du Japon, dont la majorité des membres sont issus du P.L.D., forme un gouvernement de coalition qui regroupe l’ensemble des nouveaux partis politiques ainsi que le P.S. Il n’exclut que le P.L.D. et le P.C., lui-même confronté à de graves accusations depuis l’ouverture des archives soviétiques. Descendant du prince Konoe, gouverneur de l’ancien fief familial de Kumamoto, Hosokawa fait naître de grands espoirs de réforme de la vie politique. Le 23 août 1993, lors de son premier discours devant le Parlement, Hosokawa reconnaît officiellement les torts du Japon à l’égard du reste de l’Asie pendant la Seconde Guerre mondiale. En politique intérieure, il lance au mois de décembre une réforme du système électoral destinée à briser les clientèles locales et à mieux contrôler le financement des partis.

Mais, en avril 1994, Hosokawa est à son tour contraint à la démission par un nouveau scandale financier et, après un bref intermède, un gouvernement de coalition regroupant le P.L.D. et le P.S. est constitué. Pour la première fois depuis 1947, un socialiste, Murayama Tomiichi occupe la fonction de Premier ministre. La participation du P.S. à un gouvernement de coalition avec le P.L.D. et le petit parti Sakigake favorise une évolution, parfois mal acceptée par les militants, de ses positions en matière de politique étrangère et de défense. Alors que la fin des équilibres nés de la guerre froide impose à T 拏ky 拏 une réévaluation de sa politique de défense et de sécurité en Asie face à une Chine économiquement puissante et politiquement incertaine, le P.S. reconnaît, en 1994, la constitutionnalité des forces d’autodéfense ainsi que la légitimité de la loi P.K.O. dont il avait tenté par tous les moyens de retarder l’adoption en 1992.

S’ajoutant aux incertitudes politiques et économiques et à la déstabilisation du système international, deux événements accentuent, en 1995, la crise de confiance de la société japonaise dans la capacité du monde politique à sortir le pays de la crise. En janvier 1995, le tremblement de terre dans la région de Kobe, qui fait plus de 5 000 morts, met en évidence les dysfonctionnements du gouvernement en matière de gestion des crises graves. En mars de la même année, l’attentat au gaz sarin, qui fait 11 morts et plusieurs milliers de blessés dans le métro de T 拏ky 拏, perpétré par la secte Aum shinrikyo sous l’influence de son gourou Shoko Asahara renforce un sentiment d’inquiétude diffus largement reflété dans les médias.

À l’issue des élections législatives d’octobre 1996, le P.L.D. retrouve toutefois la majorité des sièges alors que les prémices d’une reprise de l’économie se font plus certaines malgré la difficile adaptation d’un système bancaire longtemps protégé. Sous la direction de Hashimoto Ryutaro, successeur au gouvernement du socialiste Murayama en janvier 1996, le P.L.D. semble avoir retrouvé son aura de véritable parti de gouvernement, seul catalyseur de la remarquable croissance que le pays a connue depuis le début des années 1950.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • japon — japon …   Dictionnaire des rimes

  • Japón — n. p. m. País asiático. ⇒ Japón, japonense, japonés, japónico, nipón. ➢ Daimio, shogun, taikun. ➢ Harakiri. ➢ Micado. ➢ Samurai. ➢ Sintoísmo. ➢ Sen, yen. ➢ Geisha. V. «barniz del Japón, níspero del Japón, zumaque del Japón». * * * Japón1. □ V.… …   Enciclopedia Universal

  • japon — JAPÓN s.n. Porţelan sau mătase fină din Japonia. – Din fr. japon. Trimis de claudia, 03.03.2002. Sursa: DEX 98  japón s. n. Trimis de siveco, 30.07.2007. Sursa: Dicţionar ortografic  japón, japóni, s.m. (reg., înv …   Dicționar Român

  • Japón — Données clés Réalisation Carlos Reygadas Scénario Carlos Reygadas Acteurs principaux Alejandro Ferretis Magdalena Flores Yolanda Villa Pays d’origine …   Wikipédia en Français

  • Japon — JAPON: Tout y est en porcelaine …   Dictionnaire des idées reçues

  • JAPON — Solin. c. 27. qui aliis Hiarbas, seu Iarbas, Vide ibi …   Hofmann J. Lexicon universale

  • Japon — obs. form of Japan …   Useful english dictionary

  • Japón — Para otros usos de este término, véase Japón (desambiguación). 日本国 Nippon Koku Estado de Japón …   Wikipedia Español

  • Japon — is., öz., Fr. japon Japonya halkından veya bu halkın soyundan olan kimse Birleşik Sözler Japon armudu Japon balığı Japon bezi Japon Denizi Japon elması Japon eriği …   Çağatay Osmanlı Sözlük

  • JAPON —     Je ne fais point de question sur le Japon pour savoir si cet amas d îles est beaucoup plus grand que l Angleterre, l Écosse, l Irlande et les Orcades ensemble; si l empereur du Japon est plus puissant que l empereur d Allemagne, et si les… …   Dictionnaire philosophique de Voltaire

  • JAPON — n. m. Nom que l’on donne à la porcelaine, au papier importés du Japon. Des tasses de Japon. Un livre sur Japon …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)


We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.